Esther, le livre du dieu absent

Les grandes figures de la Bible n°2

Le livre d’Esther, un des rares livres de la Bible portant le nom d’une femme, a une particularité : on n’y parle ni d’Israël, ni de Dieu, ni de religion. Les juifs sont là comme groupe ethnique et non comme peuple de Dieu. En raison justement de l’absence de Dieu, il fut considéré avec méfiance par l’Eglise, et Luther estima que, quoique faisant partie du canon " il mérite plus qu’un autre d’en être retranché ". Docteurs et rabbins ne l’ont d’ailleurs admis que tardivement dans le canon. Pourtant, le livre d’Esther a donné naissance à la fête la plus populaire du judaïsme, Pourim, fête au cours de laquelle le livre, chaque année, est lu publiquement en entier.

L’histoire d’Esther se situe en Perse sous le règne de Xerxès 1er (vers 480 avant notre ère). Jean-Paul Morlay, qui participa à la révision du livre d’Esther dans la nouvelle Bible Second, nous dit :

Un certain nombre de détails historiques rendent l’histoire vraisemblable, un certain nombre d’autres la rendent impossible. Il s’agit donc d’un roman historique à portée sociale et spirituelle, davantage que du récit d’un évènement historique.

A travers ce " roman historique ", tentons de faire un portrait de son héroïne. Esther est une jeune orpheline juive exilée à Suse, qui vit chez son oncle et tuteur Mardochée. Sage et belle comme il se doit, elle devient reine de Perse et sauve par son courage et sa grâce son peuple de l’extermination. Belle histoire qui pourrait prendre place parmi les contes de fée de notre enfance, sinon que la méchante fée est ici le méchant conseiller du roi, le pervers Haman. Tout commence d’ailleurs comme un conte de fée : le roi Xerxès a répudié la reine Vasthi, qui lui a publiquement désobéi, et ses conseillers envoient par tout le pays des émissaires pour lui chercher une nouvelle épouse. C’est ainsi qu’Esther entre en scène. A cause de sa grande beauté, elle fait partie des jeunes filles rassemblées à Suse et emmenées au palais royal où elle est préparée pour se rendre chez le roi : pendant six mois on l’apprête avec de l’huile de myrrhe et pendant six mois avec des aromates. Nous sommes en orient.

Esther séduit Xerxès par son charme et devient reine. Sur l’ordre de l’oncle Mardochée, elle lui a caché qu’elle était juive. Dans la première partie du livre, elle apparaît comme un simple instrument de Mardochée. Il tire les ficelles. Il la manipule. Elle fait tout ce qu’il lui demande. Chaque jour, il vient aux nouvelles, ou lui apporte des nouvelles de l’extérieur. Ainsi il lui apprend que deux eunuques complotent contre Xerxès et lui demande d’avertir son royal époux. Bien qu’ayant déjoué le complot, Mardochée n’obtient pas de récompense, mais le fait est consigné dans le grand livre des affaires du royaume.

C’est alors que le roi, qui semble bien incapable d’avoir une idée personnelle, s’engoue du méchant Haman et l’élève en dignité si bien que ce dernier devient le deuxième personnage du royaume et que tous doivent se prosterner devant lui. Mais Mardochée le juif refuse. Alors Haman, fou de rage, décide d’exterminer tous les juifs du royaume. Etant donné qu’il lui faut obtenir l’accord du roi, il les présente comme un peuple dangereux qui s’infiltre partout et refuse d’obéir aux lois du pays, et le roi accède à la demande de son vizir. Pour être bien sûr de réussir son coup, Haman tire les sorts (pour) – d’où le nom de la fête juive Pourim – pour connaître le jour favorable au massacre qui doit être général. Mardochée l’apprend ; il se revêt de cendre et d’un saq, selon la coutume juive, et à la porte du palais commence ses lamentations, mais ce qui est étrange dans ce livre, c’est qu’à aucun moment il n’invoque le Seigneur en prière. Il fait prévenir Esther et lui demande d’intervenir. Pour la première fois, Esther refuse d’obéir. Elle n’a pas vu le roi depuis trente jours et sait que quiconque, homme ou femme, se rend auprès du roi sans y avoir été prié, est mis à mort. Trente jours sans voir le roi, voilà qui sonne en effet comme une disgrâce. Mardochée insiste et lui fait répondre :

Ne t’imagines pas qu’étant dans le palais, à la différence de tous les juifs tu en réchapperas. Car si en cette occasion tu persistes à te taire, soulagement et délivrance surgiront pour les Juifs d’un autre endroit, tandis que toi et ta famille vous serez anéantis. Or qui sait ? Si c’était pour une occasion comme celle-ci que tu es arrivée à la royauté ? (4, 13-14)

Alors la belle Esther sort de l’ombre et prend l’initiative. Pas plus que Mardochée, elle ne s’adresse à Dieu. Contrairement aux Hébreux en Egypte, la voix des Juifs dans l’empire Perse ne s’élève pas vers Dieu pour implorer son aide, et l’omission est d’autant plus surprenante que le décret d’extermination est similaire au décret antérieur du Pharaon de tuer tous les enfants mâles des Hébreux en esclavage. C’est donc dans les mains d’Esther et non de Dieu qu’est le destin du peuple juif. Elle ne reçoit désormais plus d’ordre de Mardochée. C’est elle qui donne des ordres. D’abord, elle lui fait dire de réunir tous les Juifs de Suse, et de jeûner avec eux pour elle pendant trois jours, sans manger ni boire, tandis qu’elle même jeûnera pendant trois jours avec ses servantes. Puis, bravant l’interdit, elle se rend chez le roi, parée de ses vêtements royaux. Ebloui par sa beauté, Xerxès lui tend son sceptre d’or et lui dit :

Qu’est-ce que tu as, Esther, ô reine ? Quelle est ta requête ? Jusqu’à la moitié de mon royaume cela te sera accordé ! (5,3)

Esther ne dévoile pas tout de suite son plan. Elle fait donc languir le roi, se contentant de réclamer sa présence, ainsi que celle du méchant Haman, à un banquet qu’elle organisera pour eux. Puis, elle lui révèle que Haman prépare l’exécution publique de Mardochée, ainsi que le massacre de tous les juifs qui forment, lui dit-elle, le peuple de ses ancêtres. Faisant volte-face, le roi donne la fortune de Haman à Mardochée, fait pendre Haman au gibet que celui-ci avait fait dresser pour Mardochée, et décrète officiellement un jour d’immunité au cours duquel les Juifs pourront se venger de tous leurs ennemis :

Le roi octroie aux Juifs qui sont dans chaque ville de s’unir, de se tenir sur le qui-vive, d’exterminer, de tuer et d’anéantir toute bande armée, d’un peuple ou d’une province, qui les opprimerait, enfants et femmes, et de piller leurs biens, en un seul jour, dans toutes les provinces du roi Xerxès, le 23 du douzième mois, c’est-à-dire " Adar ". (8,11-12)

Esther réclame un second jour, et le roi accède à sa requête. Les Juifs massacrent soixante-quinze mille " de ceux qui les détestaient ". (9,16)

C’est pourquoi les Juifs ruraux, habitant les bourgades rurales, font du 14 du mois d’ ‘’Adar’’ un jour de joie, de banquet, de fête, en s’envoyant mutuellement des portions. (9,19)

Ainsi fut instituée la fête de Pourim, pour célébrer, dit le texte, " le renversement de situation, le passage du tourment à la joie " (9,22). Esther avait réussi à enrayer le massacre annoncé de son peuple ; mais la requête d’Esther se termina néanmoins par un bain de sang. En réponse à un massacre écarté, à un génocide conjuré, les Juifs ont répondu par une tuerie joyeuse et aveugle. Massacre fantasmé ou histoire vécue ? Difficile à dire. Ce qui est certain, c’est que ce contre-massacre est compris comme une délivrance. La fête de Pourim marque la survie du peuple juif.

D’Esther, que pouvons-nous dire si ce n’est qu’après avoir été présentée comme un symbole de douceur, de grâce et d’humilité, elle s’est transformée au fil de l’histoire, sortant de sa fonction première, en femme audacieuse, et en tigresse avide de sang. Elle est aussi celle qui a transgressé les lois juives, en épousant un étranger ; puis les lois perses, en violant les règles d’accès au roi. Elle est enfin celle qui a menti en dissimulant au roi son identité. Personnage complexe s’il en est, digne d’une tragédie grecque, et on comprend que Racine l’ait prise pour héroïne d’une de ses tragédies. Ce qui est intéressant, c’est que, dans la tragédie de Racine, Dieu lui-même guide l’action. Comme d’ailleurs dans la version grecque du livre d’Esther. Or ici, Dieu est bel et bien absent. On dirait même que les Juifs l’ont écarté pour un temps.

Liliane CRÉTÉ


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