Jonas et le pardon

Les grandes figures de la Bible n°3

Jonas

Le livre de Jonas, sur le mode de la parabole, raconte une histoire, et, comme toute histoire, il comporte un sujet, des personnages, une idée force. Le sujet est le repentir et le pardon ; les personnages principaux sont Dieu et Jonas et les personnages secondaires, les marins du bateau sur lequel Jonas, désobéissant à Dieu, s’est embarqué et, bien sûr, les Ninivites. L’idée-force du livre, c’est de montrer que Dieu peut, dans sa grande miséricorde, se repentir de vouloir punir, repentir étant pris ici dans le sens hébreu de retour ou de conversion. Les Ninivites se sont convertis, et Dieu est revenu sur sa décision de détruire Ninive.

Cette histoire nous interpelle aujourd’hui à plus d’un titre et tout d’abord parce qu’en face d’actes odieux comme les attentats multiples perpétrés au nom de Dieu par des islamistes fanatiques, nous éprouvons la « sainte colère de Jonas ». Comment pardonner ? Comment ôter de sa mémoire les tours en flammes, puis en poussière, du World Trade Center ? Comment oublier les innocents déchiquetés par les bombes sur les marchés et dans les bus et partout où les gens se rassemblent? Chaque victime tuée est un coup de poignard porté à chacun d’entre nous. Les crimes commis par ces fanatiques, comme ceux des Ninivites, sont impardonnables.

Et pourtant, le pardon reste la seule voie possible lorsque le mal est irréparable, parce qu’il est contraire à la vengeance et arrête le cycle infernal des persécutions/représailles. D’où les amnisties qui, au cours des siècles, ont permis à des communautés déchirées de « vivre ensemble ». – à commencer, en France, par les communautés catholiques et protestantes. Mais que faire quand bourreaux et victimes ont disparu, qu’il ne reste plus que le souvenir douloureux des persécutions passées et qu’il nous faut quand même faire mémoire ?

Aux « oublieux », il est toujours facile de pardonner. Seulement leur pardon est sans valeur. Le pardon véritable implique la mémoire qui se dresse contre l’indifférence. Et une question se pose : est-il toujours possible et même juste de pardonner ? Car avant de pardonner, il faut savoir que le pardon inconditionnel est contraire à la justice, qu’il est même immoral puisqu’il est non réciproque ; on ne peut pardonner qu’à celui qui reconnaît son tort et s’engage à ne jamais recommencer, et pour que le pardon ait une valeur, il faut que celui qui pardonne soit celui qui a subi le tort.

Le jour du Kippour, en fin de journée, après qu’il ait demandé pardon à Dieu pendant trois longues prières, le croyant juif lit dans la synagogue le livre de Jonas pour apprendre à pardonner l’impardonnable – un récit qui interpelle l’Israël contemporain car Ninive la malfaisante, c’est Rome détruisant le second Temple, ce sont les villes espagnoles de l’Inquisition, c’est Berlin sous le 3e Reich. Dans le Premier Testament, on ne trouve pas de grandes tirades sur la nécessité de pardonner, à l’exception de Proverbes 19, 11 où il est question du bon sens dont l’homme fait preuve à « passer par dessus une offense ». Mais peut-on parler d’offense lorsqu’il y a massacre, génocide ? Le mot est bien faible. On ne trouve guère non plus dans le Premier Testament de scènes édifiantes où le modèle du pardon divin devancerait la repentance, nous incitant à imiter la générosité divine.

Jonas est comme nous, il ne peut pardonner et même se refuse à accepter la miséricorde de Dieu à l’égard de la grande ville païenne : Ninive, capitale assyrienne connue dans la Bible comme la cité du mal et de la violence, responsable de la mort des cinq sixième du peuple hébreu. Les Ninivites rassemblent sur leur nom les pires qualificatifs. Ainsi, dans le livre du prophète Nahum, en Nah. 1,11, par exemple, il est dit : « De toi est sorti celui qui trame le mal contre le Seigneur », et en 2,11-12, qu’elle est « Féroce comme un lion ». En 3,1-7, prédisant sa chute, qu’elle est une ville sanguinaire, une « prostituée pleine de fraudes et d’escroqueries ». J’arrête là la description. Sachez seulement que les Ninivites crevaient les yeux des prisonniers, puis les écorchaient, et les plantaient sur un pieux. Dieu seul peut pardonner l’impardonnable – pour peu que celui qui a commis le crime « renonce à ses voies mauvaises ». Comment Jonas mu par un sens de responsabilité et de justice très humain, ne se serait pas révolté ? La colère du petit prophète est la nôtre face à l’amour de Dieu pour le criminel même repenti. Jonas est si furieux qu’il en appelle à la mort dans sa souffrance. A Ninive, le repentir vint avant le pardon, et Dieu, qui contrairement à l’homme, voit dans les cœurs, sait quand le repentir est sincère. Faire pénitence oui, jeûner, oui, mais avant tout accomplir la volonté de Dieu, La foi, à Ninive, vint première et le jeûne et le sac en furent la conséquence. Le roi ordonna même que le gros et le petit bétail prennent le sac ! Le texte ne dit pas que Dieu vit leurs sacs et leur jeûne, mais que les Ninivites étaient revenus de leur voies mauvaises. Et à Jonas qui pleure sur son ricin fané (Jon 9-11), Dieu non sans humour dit : Tu as pitié de ton ricin, plante d’une nuit « pour laquelle tu n’as pas peiné et que tu n’as pas élevé et moi je n’aurais pas pitié de plus de 120 000 Ninivites qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche » autrement dit qui ne savent pas ce qu’ils font, contrairement à toi, Jonas, qui fait partie du peuple de l’Alliance ? La suite de l’histoire n’est pas dans le livre, mais je vais vous la dire : plus tard, les Ninivites perdirent la foi et retombèrent dans leur péché et Ninive fut détruite. La foi n’est pas l’affaire d’un moment. Mais doit être un élément permanent de la vie.

L’histoire de Jonas traverse la Bible et a sa place dans le Nouveau Testament. Les Ninivites du temps de Jonas sont considérés comme des repentis exemplaires que Jésus prend pour modèles pour montrer la force de la parole de Dieu. Ainsi, dans Matthieu 12,41, aux pharisiens et aux scribes qui lui demandent un signe, Jésus dit : « Lors du jugement, les hommes de Ninive se lèveront avec cette génération et ils la condamneront, car ils se sont convertis à la prédication de Jonas, eh bien ! ici, il y a plus que Jonas. »

Il y a en effet Jésus Christ, le Fils envoyé par le Père pour nous montrer le chemin du salut. Jésus qui n’efface pas la loi mais l’accomplit, et qui, sur la croix, demande à Dieu de pardonner à ses bourreaux, « car, dit-il, ils ne savent pas ce qu’ils font ». (Lc. 23,34). Comme les Ninivites du temps passé.

Nous même, chaque jour, en récitant la prière que Jésus nous a enseignée, nous disons à Dieu : « Pardonne nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Sommes-nous vraiment sincères ? Et nous demandons-nous si l’impardon-nable fait partie de nos offenses ? En vérité, le livre de Jonas fait passer un message d’espoir dont nous avons bien besoin : l’homme peut changer et Dieu peut pardonner.

Liliane CRÉTÉ

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