Rencontre avec la Samaritaine (Jean 4, 1-42)

Les grandes figures de la Bible n°4

Christ et la Samaritaine, Pierre MIGNARD (Louvre)

L'épisode racontant la rencontre de Jésus et de la Samaritaine met en relief le double thème de l'eau et de la soif. Le puits est l'endroit idéal pour aborder ce thème. Mais Jean l'évangéliste le traite d'une façon particulière : il y a une histoire racontée, et le message que l'évangéliste fait passer au travers de la discussion entre Jésus et une Samaritaine, impensable en ce temps-là.

Le puits est toujours lieu de rencontre dans la Bible. C'est là que Jacob, Isaac, Moïse, trouvèrent leurs épouses et la rencontre se terminait par une visite au futur beau-père. La rencontre de Jésus et de la Samaritaine a lieu au puits de Jacob. Mais ici, tout est différent : l'eau même dont parle Jésus est autre puisqu'il s'agit d'une eau apportant la vie, que lui seul peut donner et que celui qui la boira n'aura plus jamais soif. Alors, comme souvent chez Jean, il y a incompréhension, confusion, dissonance entre ce que dit Jésus et ce que comprend la Samaritaine. Il faut toujours avoir présent en mémoire, en lisant le quatrième évangile, que le but de son ou ses auteurs, est de nous amener à croire que Jésus est le Fils, envoyé par Dieu, que le Père et le Fils ne font qu'un, et que celui qui croit en lui a déjà maintenant la vie éternelle.

Pour mieux saisir les enjeux théologiques de cette rencontre, il me semble nécessaire de nous poser deux questions : qu'est-ce qu'un Samaritain ? Quels changements s'opèrent chez la Samaritaine au cours de sa rencontre avec Jésus ?

Disons le vite: les juifs n'ont que mépris pour les Samaritains. La première mention de la Samarie dans la Bible est en I Roi 13, 32 où il est dit que Iahvé, par la bouche d'un « homme de Dieu », avait crié « contre l'autel qui était à Bethel et contre toutes les maisons de hauts lieux qui se trouvent dans les villes de Samarie ». La figure de Jézabel, suffit à lui donner cette réputation exécrable. Princesse phénicienne, Jézabel avait détourné du Dieu d'Israël le roi Achab son époux et pourchassé les prophètes de Iahvé. La prise de la Samarie par les Assyriens en -722 suivie de la déportation de ses habitants, qui seront remplacés par des gens venus de Babylone et autre lieux étrangers, seront donc vues comme une punition légitime de leur Dieu qu'ils ont trahi.

Alors que la restauration d'Israël, au retour d'Exil (587-538), se fait à Jérusalem autour du culte unifié et qu'il est décidé que la Torah sera dorénavant scrupuleusement respectée, les Samaritains, eux, continuent à rendre des cultes aux idoles, même ceux d'entre eux qui font encore une place au Dieu de leurs ancêtres. L'une des conséquences donnée à la pureté lévitique, au retour d'Exil, aboutit à la rupture radicale entre les Judéens et les Samaritains. A la lecture des Evangiles, on comprend que Jésus et ses contemporains ne considèrent pas les Samaritains comme faisant partie du peuple juif. Ainsi, avant d'envoyer les 12 disciples en mission pour annoncer la venue du Royaume, Jésus leur dit : « Ne prenez pas le chemin des païens et n'entrez-pas dans une ville de Samaritains : allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël » (Mt 10, 5-6). Le fait que des juifs orthodoxes et des Samaritains soient venus grossir les rangs des judéo-chrétiens de la communauté johannique, peut expliquer le choix d'une Samaritaine comme interlocutrice de Jésus. Subtilement, l'évangéliste met en scène le cheminement de la foi chez la femme. Elle lui viendra par étapes, selon ce que Jésus lui dévoile, chacun en vérité tentant de rejoindre « l'autre ».

Reprenons le fil de l'histoire : Jésus est seul, épuisé. Il s'est assis au bord du puits tandis que ses disciples sont partis à la ville chercher des vivres. A la femme venue puiser de l'eau, il demande à boire, mais celle-ci le rabroue sèchement, d'autant qu'il n'a pas de seau pour puiser. Et puis il est juif, elle Samaritaine. Ils n'ont rien en commun et elle le lui dit avec ironie. Jésus répond en lui proposant la seule chose qu'il peut lui offrir et qui importe : de l'eau vive - c'est-à-dire qui doit être comprise comme eau de vie éternelle - ce que ne comprend pas la femme. Il n'y a pas d'action dans la scène seulement un dialogue, et le quiproquo s'installe immédiatement. Pour éviter les corvées au puits, la femme ne demande pas mieux que de boire de l'eau qu'offre Jésus puisque celui qui le boira n'aura plus jamais soif. Elle reste ainsi dans le terre-à-terre. Et pourtant, a-t-elle intuitivement pressenti que son interlocuteur était autre qu'un voyageur juif fatigué et assoiffé ? Car à partir de là, elle l'appelle « Seigneur ». Mais ce changement n'est pas suffisant pour Jésus. Il tente par un autre chemin de l'amener à professer sa foi: il lui parle de ses cinq maris et du dernier homme avec lequel elle vit qui n'est pas son mari, montrant par là qu'il connait sa vie désordonnée. L'évangéliste, on le sait, est passé maître dans l'art de la double-entente et on peut penser aussi que les cinq maris représentent les cinq peuples qui se sont installés en Samarie avec leurs dieux et leurs traditions. Jésus alors ferait allusion au syncrétisme religieux des Samaritains, tant honni des juifs depuis leur retour de Babylonie. Le chiffre cinq ne peut être une coïncidence. En tout cas, les yeux de la femme, devant cette révélation, commencent à s'ouvrir : elle voit maintenant en lui un prophète et elle l'entraîne sur le terrain théologique. Jésus entre dans son jeu et se dévoile un peu plus, fait un pas de plus dans la Révélation : il lui dit que bien que le salut vienne des Juifs, « l'heure vient où les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité » et non à Jérusalem ou au mont Garizim. Alors la femme confesse sa foi. Sans doute a-t-elle entendu parler des prophéties d'Esaïe car elle voit maintenant en lui le messie dont on parlait « autrefois ». Jésus comprenant que le cour de la Samaritaine s'est ouvert à la vérité, la congédie d'un mot familier à ceux que Dieu appelle : « Va ». Et la femme court avertir les gens du village de la rencontre qu'elle a faite au puits de Jacob : « Je crois avoir rencontré le Messie ». Elle est devenue disciple et missionnaire ; on peut même dire que la Samaritaine représente un modèle de femme disciple. Tous les hommes du village crurent à sa parole ; ils allèrent trouver Jésus et le narrateur dit que Jésus resta deux jours avec eux.

Graduellement, par les paroles de Jésus, on voit que les barrières sociales et religieuses séparant la femme de l'homme et les Samaritains des Juifs sont tombées. Jésus l'a touchée au cour. Elle s'est ouverte à la Vérité ; elle est prête à adorer en esprit et à communiquer sa foi aux autres. Chacun, dans ce dialogue si mal parti, a fait un pas vers l'autre pour en arriver à cette profession de foi, et nous constatons que les changements progressifs chez la Samaritaine se traduisent et se comprennent par les qualificatifs qu'elle donne à son interlocuteur : Juif d'abord, lorsqu'il demande de l'eau ; puis Seigneur, lorsqu'il parle de lui donner de l'eau vive qui assouvira sa soif à jamais ; puis prophète lorsqu'il lui révèle qu'il connait sa vie privée. Pour finir, elle pense voir en lui le messie attendu. Jésus se révèlera alors définitivement à elle par ces mots « Je suis », comme Dieu au Sinaï quand Moïse lui demande son nom pour le répéter au peuple resté dans la plaine. En s'identifiant par cette formule au messie attendu, il indique la présence de Dieu et son action dans la conversion de la femme. Cette jolie histoire montre également que celui qui dit « Je suis », sans cesse questionne ses interlocuteurs pour savoir qui il est, comme s'il fallait une interrogation sur sa personne pour les amener à croire.

Liliane CRÉTÉ

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