Impressions
par Jeanne CHAILLET


"Comment le peuple juif fut inventé" de Shlomo Sand

Un Peuple malmené... et un peuple mal mené

Dans les dernières nouvelles d'Auteuil, notre ami Bertrand GALLAY nous a recommandé la lecture du livre de Shlomo SAND : « Comment le peuple juif fut inventé ». Rappelons que Sand conteste aux Israéliens leur prétention à être les descendants du peuple de la Bible, soutenant que la notion de « peuple juif » date du 19e siècle et ne saurait être retenue puisque la communauté juive se compose largement de convertis. Le sujet mérite en effet qu'on s'y arrête...

Si sur le chapitre des conversions, au demeurant fort connues, le livre est très savant, il manque singulièrement de rigueur sur d'autres points comme son titre le laisse présager... Remettons donc un peu d'ordre : D'abord, l'A.T. parle bien d'un groupe humain que Dieu appelle mon peuple : c'est clairement celui dont la Constitution est la Loi de Moïse, laquelle est toujours en vigueur quand bien même on n'en retiendrait que l'esprit. Le mot n'est donc pas apparu au 19e siècle, il a changé de contenu, prenant une connotation raciale, mais pas pour tout le monde. L'Église, par exemple, n'a jamais admis la notion de race juive ; c'est pourquoi Jean-Paul II a demandé pardon pour l'antijudaïsme, et non pour l'antisémitisme. Sand devrait donc nuancer ses accusations contre le « racisme chrétien ».

Selon Sand, la Bible n'est pas historique.mais de quoi parle-t-on ? Il ne s'agit pas d'un reportage mais d'un Enseignement moral, spirituel et humain : la grandeur de Salomon n'est pas dans la superficie de son royaume, mais dans son dialogue avec Dieu (I Rois 3, 8-13) dont l'écho résonne encore, et non plus jusqu'au royaume de Saba, mais jusqu'aux extrémités du monde.

Autre affirmation : Abraham n'a pas existé ; c'est vite dit. L'histoire du patriarche résulte d'une compilation de traditions concernant les ancêtres glorieux des diverses tribus qui composaient le peuple d'Israël, à qui on a voulu donner un ancêtre commun. Il y avait là des tribus nomades, des esclaves qui travaillaient dans les mines de turquoise appartenant à l'Égypte, des Cananéens de souche. Ce qui est certain, c'est que la femme d'Abraham s'appelle Saraï (hébraïsé au fil du Texte en Sarah) ; comme nous ne retrouvons cette désinence féminine que dans l'onomastique d'Ougarit, royaume cananéen du 2e millénaire, ce nom atteste l'ancienneté de la présence de certaines tribus d'Israël, en Canaan. Cela ne suffit évidemment pas à légitimer l'État d'Israël : les Indiens étaient là avant les cow-boys et ne revendiquent pas l'Amérique.

Notons à ce propos, qu'il y avait avant la création de l'État, des Juifs palestiniens, loyaux sujets ottomans, qui vivaient en osmose avec les Arabes, fulminaient contre les colons juifs « étrangers », et détestaient le Sionisme. Lorsque Djemal Pacha décora Herzl, fondateur du Sionisme, en le gratifiant d'une épingle en diamant, le directeur de l'École israélite orientale française à Jérusalem déclara : « il aurait mieux fait de la lui planter dans le cour ».

Mais au-delà de la fausse ou vraie filiation biologique des Juifs, ashkénazes ou sepharades, comment pourrions-nous, en tant que croyants, mépriser leur filiation spirituelle ? 1000 ans de Textes sacrés, suivis de 2000 ans de Pensée et de prières où le nom de Jérusalem et l'idée de Terre promise reviennent sans cesse. Sand peut les ignorer, bien entendu, mais alors ce n'est plus l'idéologie israélienne qui doit être remise en cause, mais l'État lui-même, dans la mesure où son existence et sa situation géographique ne reposent que sur les Textes.

.sans compter que la tradition juive la plus classique, en accord avec les prophètes (cf. Is. 60), situe la renaissance de la Terre promise dans les temps messianiques ; c'est pourquoi les Juifs ultra-orthodoxes de Mea Shearim (quartier de Jérusalem fondé en 1875) n'ont toujours pas reconnu l'État d'Israël. Moins radical mais ferme dans ses convictions, le rabbin Magnes, doyen de l'Université hébraïque de Jérusalem, s'adressait ainsi à Martin Buber, peu après la création de l'État : « Vous voyez sombrer aujourd'hui tout ce qui vous était cher ; de la maison d'Israël, une nation est née, semblable à toutes les autres nations, qui ne croit ni à l'élection, ni à la religion, ni à la mission éthique du peuple d'Israël... » (et le rabbin de poursuivre en condamnant la violence qui a pris le pas sur l'Esprit)

Où est donc la légitimité de cet État ? De façon cette fois indéniable, dans sa fondation par l'ONU, directement inspirée par l'immense et juste sentiment de culpabilité de l'Occident, après Auschwitz. Pour ma part, je ne la discute pas, mais je regrette vivement qu'un État qui proclame dans l'article 2 de ses Statuts : « l'État d'Israël n'acceptera aucune contrainte religieuse » ait pris un nom qui comporte le mot : « Dieu ». Sand s'en excuse en disant rapidement qu'il n'y en avait pas d'autre. Pardon, il y avait Canaan, l'antique nom de ces lieux, et même Palestine, nom que les Juifs se trouvent avoir utilisé pendant la plus grande partie de leur Histoire et qui aurait réuni les peuples au lieu de les séparer.
« Israël », c'était une poignée de monothéistes héroïques entourés d'immenses empires qui servaient d'autres dieux, puis tout au long de l'Histoire, un peuple de penseurs, de martyrs, de fidèles du Dieu d'Israël. Aujourd'hui, ce nom glorieux est devenu une source de confusion pour des esprits qui ne sont que trop disposés à l'antisémitisme, et à qui la désastreuse politique de l'État d'Israël fournit un constant alibi. accessoirement, c'est aussi une cause de malentendus que doivent à chaque instant dissiper les biblistes qui dans leurs activités, utilisent tout naturellement l'expression biblique : « en Israël ».

Oublions maintenant les bévues du livre de Sand, pour ne retenir que ses sentiments généreux envers les Palestiniens, sentiments largement partagés par un grand nombre de Juifs, israéliens ou non. Sand se trouve alors être l'authentique descendant de celui dont il nie l'existence : Abraham, qui arrivant en Canaan avec son neveu Lot, lui dit ceci : qu'il n'y ait point de dispute entre toi et moi, ni entre mes bergers et tes bergers, car nous sommes frères. Tout le pays n'est-il pas devant toi ? Sépare-toi donc de moi : si tu vas à gauche, j'irai à droite ; si tu vas à droite, j'irai à gauche.

Comme quoi la Bible, ce n'est pas si bête, Monsieur SAND .à condition de savoir la lire !

NB Cet article reprend en grande partie une lettre que j'ai adressée il y a quelques mois, à Jacques JULLIARD (historien, rédacteur en chef du Nouvel Observateur) qui me demandait ce que je pensais du livre de Shlomo SAND.

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