Prédication du 5 février 2012

Prédication du pasteur Didier CROUZET, chargé des relations avec les Églises extérieures,
à l'occasion des 40 ans de la CEVAA (Communauté d'Églises et Actions Apostoliques)

La mission du chrétien :
annoncer l'Évangile, préparer un monde nouveau

L'histoire se passe en Nouvelle Calédonie il y a environ un siècle. Les missionnaires sont arrivés sur cette terre du Pacifique vers 1900. Un vieil homme qui habitait au milieu de la chaîne montagneuse descend dans la vallée pour vendre ses marchandises. Il entend parler de l'Évangile. Convaincu par sa puissance, il se dit : «c'est bon pour nous». Rentré chez lui, il rassemble sur le lieu actuel du village les six clans dispersés dans la montagne alentour. Il fait venir un pasteur. Les clans restent ensemble pour écouter l'Évangile. Depuis, ils ont construit une école, une maison commune, un presbytère, avec des matériaux portés à dos d'homme depuis le bout de la piste carrossable (6 kms). Et aujourd'hui, le village a constitué trois Groupement d'Intérêt Économique : culture du café, bois de pins, essence végétale à usage pharmaceutique. Chaque habitant peut, s'il le désire, travailler dans l'un des trois GIE et recevoir un salaire.

Lorsque je l'ai rencontré, le chef du village m'a dit : «l'arrivée de l'Évangile a fait évoluer l'intelligence des gens en les rassemblant». Nos cantiques chantent la foi qui déplace les montagnes. En Nouvelle-Calédonie, elle a déplacé des Hommes, elles les a transformés.

Une autre histoire, plus proche de nous. Jean-Pierre est chef d'entreprise. La conjoncture est difficile. Il peine à trouver des débouchés pour ses produits. Les frais fixes tombent tous les mois. Il craint la faillite. Il commence à boire pour se donner du courage. Il devient dépendant de l'alcool. Il sombre dans la dépression. Un jour, il fait la connaissance de la Croix bleue. Il franchit la porte de cette association d'origine protestante. Il y rencontre d'autres malades alcooliques et des anciens malades qui s'en sont sortis. Il décide de renoncer à l'alcool et s'engage à l'abstinence « avec l'aide du groupe et avec l'aide de Dieu » comme il est écrit sur le bulletin qu'il signe. Et c'est le miracle. Porté par l'amitié et par la foi naissante, il arrête de boire, il reprend pied dans la réalité. Il est transformé. Sa vie familiale retrouve l'harmonie. Avec son entreprise, il ne craint plus d'affronter les marchés.

Ces deux histoires ont trois points communs.

Voilà donc la mission du chrétien : annoncer un Évangile qui fait du bien à celui qui le reçoit et à ceux qui l'entourent. Trouver les mots pour prêcher une Bonne nouvelle qui transforme les cours et les structures de la société. Ces trois points constituent les piliers sur lesquels repose la Cevaa. La Cevaa, c'est une communauté de 36 Églises créée en 1971 pour prendre la suite de la Société des Missions de Paris. Elle vient d'avoir 40 ans et c'est l'occasion de nous en rappeler les fondements. Reprenons ces trois points.

Oser annoncer l'Évangile

C'est ici l'appel de l'apôtre Paul aux romains qui résonne : en effet, il est dit : «Quiconque fera appel au Seigneur sera sauvé. Mais comment feront-ils appel à lui sans avoir cru en lui ? Et comment croiront-ils en lui sans en avoir entendu parler ? Et comment en entendront-ils parler si personne ne l'annonce ? Et comment l'annoncera-t-on s'il n'y a pas des gens envoyés pour cela ?» Oui, comment ces kanaks de Nouvelle-Calédonie auraient-ils découvert l'Évangile si personne ne leur en avait parlé ? Comment Jean-Pierre aurait-il arrêté de boire si personne n'avait évoqué devant lui l'aide de Dieu ? L'Évangile se serait-il propagé si ceux qui l'avaient reçu l'avaient gardé pour eux ? 

Annoncer l'Évangile implique donc de franchir des barrières mentales et psychologiques tout autant que matérielles : quitter sa réserve, vaincre sa pudeur, sortir de ses murs, regarder au-delà de son périmètre habituel. Cet appel à élargir son horizon résonna très fort en 1964 lorsque plusieurs responsables d'Églises de France et d'Afrique se réunirent pour réfléchir aux conséquences des indépendances des anciennes colonies. Pouvait-on maintenir un système où les Églises d'Afrique issues du travail des missionnaires européens étaient gérées depuis Paris ?

Lors de cette rencontre, le pasteur Jean Kotto, président de l'Église Évangélique du Cameroun, prêchant sur le texte d'Ésaïe 54, apostrophe directement le président de la Société des Missions de Paris, le pasteur Marc Boegner : «Le Seigneur nous rassemblera en une communauté nouvelle, intercontinentale, supranationale et multiraciale.» et il poursuit «Monsieur le Président, élargis l'espace de ta tente, déploies les couvertures de ta demeure, tu te répandras à droite et à gauche, ta postérité envahira les nations». Sept ans plus tard, la Cevaa était née. Née de cette conviction qu'annoncer l'Évangile signifiait briser les frontières, sortir des schémas traditionnels de la mission, inventer de nouvelles formes d'annonce et de témoignage. Aujourd'hui comme en 1971, le défi est le même. Au lieu de nous lamenter sur l'évolution du monde, sur le déclin des Églises, ou sur notre propre sort, le Seigneur nous appelle à relever la tête pour annoncer son Évangile et innover.

En 1971, les Églises, dont l'ERF, innovent en inventant une forme d'organisation inédite jusque là dans les organisations internationales. Par exemple concernant les finances : on décide que chaque Église mettra au pot commun selon ses moyens et que l'utilisation des ressources sera décidée collectivement. Dit autrement, ce ne sont pas les plus riches qui décident ! Aujourd'hui comme en 1971, à nous d'innover là où nous sommes pour annoncer l'Évangile, non seulement aux croyants et habitués de nos assemblées, mais aussi aux non-croyants, aux chercheurs de Dieu, c'est à dire à ceux qui sont sur le parvis de l'Église ou carrément dehors, à ceux qui hésitent pour mille bonnes raisons à franchir le seuil de nos communautés. Le Seigneur nous appelle à inventer l'Église de demain, à enfanter l'avenir plutôt que de rester orphelins du passé. Oui, enfanter l'avenir, c'est à dire transformer le monde, préparer un monde nouveau.

Car la Bonne Nouvelle, en même temps qu'elle touche l'individu qui la reçoit, impacte le collectif qui l'entoure

Cette dimension collective et sociale de l'Évangile est manifeste dans le ministère de Jésus tel qu'il est raconté à ses débuts dans l'Évangile de Marc. Non seulement Jésus prêche, mais il guérit, réintégrant ainsi les malades dans le tissu social. Il guérit la belle-mère de Simon un jour de sabbat, transgressant les règles de la société. Il parcourt la Galilée pour proclamer l'Évangile et chasser les maladies. L'impact social de Jésus est énorme. La prédication de l'Évangile touche celui qui la reçoit et transforme la société. L'Évangile est nécessairement social.

La Cevaa a développé cette conviction en soutenant des projets d'Églises qui mêlent travail d'évangélisation et actions de développement. En Argentine, par exemple. A 1500 kms au Nord de Buenos Aires s'étend le Chaco. C'est la terre des indiens Tobas. Depuis l'arrivée des colons, leurs droits ont été bafoués : on leur a volé leur terre et leur histoire. Leur langue, le qom, n'est pas enseignée à l'école. Ils ont presque oublié leurs danses traditionnelles. Dans cette province, le taux d'analphabétisme et de mortalité infantile est le plus élevé du pays.

Face à cette situation, une Église argentine, membre de la Cevaa, a mobilisé d'autres Églises. Avec le soutien de la Cevaa, elle a mis en place dans les années 2000 une formation biblique et théologique bilingue, en espagnol et en qom. Les Églises ont organisé des ateliers de musique et de danses. Aujourd'hui les Tobas relèvent la tête. Ils ont récupéré la moitié des terres revendiquées. Ils lisent la Bible dans leur langue. Ils organisent chaque année un festival culturel. Cette formation a permis aux Tobas de se réapproprier leur culture, leurs traditions, leur identité, leur langue. La Parole de Dieu lue dans la Bible et partagée a libéré leur propre parole. L'étude des Écritures a été vécue comme un processus de libération, d'émancipation, de renforcement des capacités individuelles et collectives.

Là bas, l'Évangile est un puissant ferment de transformation personnelle et sociale. J'y vois l'appel, maintes fois entendu dans la Bible, à construire un monde nouveau, et à faire de nos communautés les fers de lance de ce projet. Nos Églises représentent une force collective. Elles sont des acteurs de la vie sociale et politique, elles ont des convictions à partager et des propositions à faire dans l'espace public. L'Église n'est pas seulement la somme des croyants qui la composent mais aussi un corps social, une force communautaire, un pouvoir de décision. Les Églises ont une responsabilité vis à vis du reste de la société. Mais cette annonce de l'Évangile en paroles et en actes ne se fera pas sans messagers convaincants.

L'Évangile s'est propagé parce que le messager a su trouver les mots

Pendant longtemps on a cru que l'Europe était au centre du monde. Que la seule civilisation évoluée était la notre. L'Occident a voulu exporter son modèle économique et social. Nous avons souvent imposé notre vision du monde. Jusqu'à ce que l'on s'aperçoive qu'il existait de par le monde d'autres manières de penser et de vivre en société, tout aussi pertinentes que les nôtres. Les missionnaires n'ont pas toujours été à l'abri de cette arrogance occidentale. Ils auraient dû relire l'apôtre Paul. «Lorsque j'ai affaire aux Juifs, je vis comme un Juif, lorsque je suis avec ceux qui ignorent la loi de Moïse, je vis comme eux, sans tenir compte de cette loi. Avec ceux qui sont faibles dans la foi, je vis comme si j'étais faible moi-même, Ainsi, je me fais tout à tous afin d'en sauver quelques-uns». Pour annoncer l'Évangile, Paul s'adapte. Il ne renie aucunement ses convictions, mais il commence par se mettre à l'écoute de ceux à qui il prêche. Il cherche à les comprendre, il apprend leur langage. Car chaque culture, chaque classe sociale a ses codes et ses logiques propres. Prenons l'habit du prédicateur.

Paul prêchait sans doute avec ses vêtements de tous les jours. Mais s'il prêchait ce matin à Auteuil, il aurait mis une robe pastorale noire. S'il prêchait au Nord Cameroun, il aurait mis une aube blanche. S'il prêchait en Nouvelle-Calédonie, il aurait mis une veste avec ou sans cravate. A l'Église réformée du Salvador, une chemise aurait suffit. Et s'il prêchait aux réformés américains, Paul porterait une jolie étole de couleur. Et dans un Foyer de la Mission populaire Évangélique, les vêtements du quotidien auraient fait l'affaire. Paul se fait tout à tous pour que chacun comprenne l'Évangile. Car on n'annonce pas l'Évangile avec les mêmes mots selon que l'on habite Paris ou Dakar, les quartiers Nord de Marseille ou le rocher de Monaco. La Bonne Nouvelle doit être prêchée à chacun, mais avec des mots, des images, un style adaptés à son contexte.

La Cevaa l'a bien compris, elle qui dès son origine, a considéré que le travail missionnaire était l'affaire de chaque Église là où elle se trouve. Il n'était en effet pas question que les priorités de travail de l'Église de Madagascar ou du Togo soient décidées depuis Paris. Chaque Église s'est vue confiée la responsabilité de son action et développe ses activités en fonction des besoins locaux.

Ce que souligne Paul, au fond, c'est que l'on ne prêche jamais l'Évangile «hors sol». Le message de Jésus s'incarne dans une histoire et se dit avec des mots humains qui évoluent. Annoncer l'Évangile, c'est être présent aux autres dans une relation d'écoute, de sympathie, d'humilité. C'est un combat permanent, comme l'écrit Paul en employant l'image de l'athlète. Il faut s'entraîner pour ne pas se laisser aller à parler avec arrogance. Il faut discipliner ses veilles habitudes, mettre en question les principes qu'on croit immuables, boxer ses préjugés, faire taire ses a priori, corriger ses prétentions à savoir mieux que les autres. Éliminer ses tendances à juger et à imposer ses vues. Oui, se mettre à l'écoute, se tenir humblement, rester ouvert aux autres, c'est un sacré sport !

Mais c'est la condition pour que l'Évangile annoncé soit entendu, pour qu'il transforme les coeurs et les relations humaines, pour qu'il fasse son oeuvre dans la société, pour qu'il engendre une humanité nouvelle.

Amen

Didier CROUZET

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