Prédication du Vendredi Saint, 29 mars 2013

« Il est descendu aux enfers »

Il est descendu aux enfers.
Je voudrais m'arrêter sur cette phrase mystérieuse du symbole des apôtres que nous récitons tous les dimanches, en y passant comme chat sur braise.
On raconte que Calvin et Castellion se sont opposés durement sur cette question qui fut l'une des raisons du départ de Castellion de Genève à Bâle. Calvin voyait là UNE expression métaphorique qui signifie que Jésus est allé jusqu'au bout de la souffrance, qu'il a connu le pire qu'on puisse éprouver. Castellion déclarait qu'il faut l'interpréter littéralement : Jésus a réellement pénétré et séjourné entre le vendredi saint et Pâques dans le séjour des morts, aux enfers, que l'imagerie antique et médiévale place sous la terre.

Si l'on regarde du côté du mot « enfers » dans la Bible, il n'y a pas grand-chose. Et même franchement rien.
On trouve le sheol en hébreu qui signifie plutôt la non-existence, là où vont tous les êtres vivants, sans distinction, et que traduit assez bien l'adage biblique « tu es poussière et tu retourneras à la poussière ». C'est un non-lieu. Mais sa particularité, c'est que c'est un lieu sans Dieu. Et c'est peut-être cela qui va caractériser l'enfer : un lieu hors de la présence divine.

Dans la littérature juive tardive et sous l'influence de la pensée grecque (l'Hadès), ce lieu sans Dieu s'anime (si j'ose dire !). Il devient le lieu des ombres, le lieu sans Dieu mais un lieu où les humains traînent dans une sorte de demi-vie1.

L'autre terme utilisé dans la Bible, c'est la Guei Hinnom, la Vallée de Hinnom, rendu en grec par la Géhenne. Il s'agit d'une vallée profonde au sud-ouest de Jérusalem.
Cette vallée est associée à des cultes idolâtres où l'on pratiquait les infanticides rituels, l'abomination par excellence. Elle est devenue ensuite une décharge publique dont la pestilence émane à des lieues à la ronde. Elle fut également le lieu de réclusion des lépreux et pestiférés. Elle va rapidement devenir l'image de la demeure des pécheurs après la mort, associée à de terribles souffrances. Un lieu où les injustes de la vie ici-bas subissent leur juste châtiment.

Voilà pour le vocabulaire biblique. Mais comment va-t-on en arriver à cette phrase du vieux symbole « il est descendu aux enfers » ?

1e interprétation

il a partagé notre mort et nos tombeaux. Et disent certain pères de l'Eglise, son corps reposant au tombeau, son « âme » s'est retrouvée au séjour des morts. Une manière ancienne d'insister sur fait que « corps et âme » sont bien morts chez Jésus, pas seulement son corps comme certains le prétendaient (alors que âme se serait envolée vers le Père). S'il n'a pas été abandonné au séjour des morts, comme le dit Pierre dans la première prédication apostolique (Actes 2,31 reprenant Ps 16,19), c'est qu'il y a bien été. Corps et âme, il a partagé notre mort.

2e interprétation

Il n'a pas seulement partagé notre mort, mais il est descendu au séjour des morts (aux régions inférieures de la terre, Eph 4,9 commentant le Ps 68,19), l'Hadès grec, pour « prêcher même aux esprits en prison, aux rebelles d'autrefois quand se prolongeait la patience de Dieu aux jours où Noé construisait l'arche », dit la lettre de Pierre2, généralisant un peu plus loin : la bonne nouvelle a été annoncés même aux morts (1 Pierre 4,6, texte pas plus clair qui peut faire tout autant allusion aux martyrs ! 3).

Bref, on s'est appuyé sur des textes qui nous apparaissent aujourd'hui incertains pour affirmer un point de foi non négligeable : c'est qu'aucun espace de la création, fut-il imaginaire, n'échappe au message du salut en Christ. L'Evangile de J.C. a retenti même dans les lieux infernaux où se trouvent les pires des humains puisque l'époque de Noé était réputée la pire.

3e interprétation

Il a fait plus que séjourner en enfers, plus qu'évangéliser les enfers, il a vaincu « le prince des ténèbres » (Eph 2,2) puisque dorénavant c'est lui qui tient les clés de la mort et de l'Hadès (Apoc 1,18). Ici nous rejoignons une veine biblique de la victoire sur la mort. « Il est descendu aux enfers » signifie qu'il a pris possession de sa souveraineté à laquelle rien n'échappe, même les enfers. « Il est descendu aux enfers » préfigure ici sa victoire sur la mort puisque, étant vainqueur du prince de la mort. Comme le dit le magnifique hymne de l'épître aux Philippiens : Dieu l'a souverainement élevé (.) afin que tout genoux fléchisse, dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue confesse qu'il est Seigneur (Phil 2,9-10).

Nous sommes donc ce soir en présence d'un Sauveur qui partage toutes les facettes de nos enfers. L'enfer de l'angoisse si bien exprimée à Gethsémané : le déchirement intérieur, l'épreuve jusqu'à transpirer du sang, la recherche dramatique de la voie de la lumière. Et je pense à tous ceux qui cherchent, qui désespèrent ou qui sont maladivement partagés. Jésus les rejoint.
L'enfer du doute, de l'incompréhension face à ce qui arrive de souffrance ou d'intolérable. Et je pense à ceux qui ne trouvent pas sens à ce qu'ils vivent de douloureux. Jésus les rejoint.
L'enfer de l'aliénation, lorsqu'on se sent pieds et mains, et surtout l'esprit, liés par je ne sais quelle puissance ténébreuse qui paralyse notre existences. Jésus nous y rejoint.
L'enfer de la solitude lorsqu'on est abandonné des hommes. Et je pense à ceux qui croupissent dans les geôles, parfois torturés, abandonnés de tout défenseur. Jésus les rejoint.
L'enfer de la solitude encore, lorsqu'on est abandonné de Dieu et que nos appels aux secours et nos « pourquoi m'as-tu abandonné ? » ne rencontrent que le silence du ciel et l'ignorance des hommes. Jésus les rejoint.
L'enfer de la croix, lorsqu'on a aimé tout ce qu'on a pu, tout ce qu'on a su, jusqu'à donner sa vie, et que cela aboutit à rien d'autre qu'à une plus grande souffrance, qu'à plus de haine, qu'à plus de raillerie. Quand l'amour, le pardon, la miséricorde, le meilleur de ce qu'il y a d'humain et de divin en soi, s'échoue en intense douleur. Là, Jésus nous rejoint.

Jésus rejoint nos enfers : nos maladies et nos morts ; nos fautes et leurs conséquences ; nos incapacités à aimer qui nous coupent de Dieu et des hommes ; nos tortures et nos nuits.
Jésus rejoint tous nos enfers : il les vit, il les cumule, il les porte, il les traverse, il les illumine. Dieu habite dorénavant nos enfers, et c'est là qu'on le trouve. Il y met une lumière plus forte que les ténèbres, une justice plus grande que toute aliénation, un amour plus fort que la mort.

Suivre Jésus, ce n'est pas imiter Jésus. C'est impossible. Tous ont échoué, même les plus zélés des disciples. Suivre Jésus, c'est au contraire se laisser rejoindre par Lui jusque dans nos enfers, Lui qui vient y poser sa lumière, son amour, sa justice, sa victoire.

« Il est descendu aux enfers » n'est donc pas une bizarrerie du symbole des apôtres, c'est au contraire redire la centralité de la croix : là, Dieu rejoint vraiment toute notre humanité dans ses profondeurs les plus affreuses et les plus torturées. Il la révèle à elle-même, dans toute sa beauté mais aussi dans toute son horreur ; mais Il lui révèle aussi sa victoire, celle de son juste pardon.

Prière maronite

Tu t'es abaissé, et tu nous as élevés,
tu t'es humilié, et tu nous as honorés,
tu t'es fait pauvre, et tu nous as enrichis...
tu montas sur un âne, et tu nous as pris dans ton cortège...
tu fus conduit prisonnier chez le grand prêtre, et tu nous as libérés...
tu gardas le silence, et tu nous as instruits,
tu fus souffleté comme un esclave, et tu nous as affranchis,
tu fus dépouillé de tes vêtements, et tu nous as revêtus.
Tu fus attaché à une colonne, et tu as détaché nos liens,
tu fus crucifié, et tu nous as sauvés,
tu goûtas le vinaigre, et tu nous as abreuvés de douceur,
tu fus couronné d'épines, et tu nous as faits rois,
tu mourus, et tu nous as fait vivre,
tu fus mis au tombeau, et tu nous as réveillés.
Tu ressuscitas dans la gloire, et tu nous as donné la joie.

pasteur Gill DAUDE

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