Prédication du 8 novembre 2009

Esther 4, 1 à 14

Chers frères et sœurs,

Il ne vous aura pas échappé que le monde se divise en deux catégories de personnes : il y a… les fans des Beatles et les fans des Rolling Stones. Pour faire vite et illustrer comment je comprends le rapport au monde qu’attend le Dieu de Jésus-Christ, je dirai qu’il nous faut être plutôt Rolling Stones ; même si cela ne saute pas aux yeux, c’est le premier enseignement à tirer de notre texte.

1. La différence entre les Beatles et les Rolling Stones réside précisément dans leur rapport au monde. Les Beatles, c’est un groupe de studio ; les Rolling Stones c’est un groupe de scène. Peu importe que vous n’appréciez la musique d’aucun de ces deux groupes, ce qui compte c’est cette évidence : les Beatles sont meilleurs en studio que les Stones (ils fignolent leurs arrangements musicaux comme personne) et les Stones sont meilleurs en concert que les Beatles (leur prestation est plus enthousiaste, plus spectaculaire, plus engagée… pleine de sueur). Autant les Beatles furent très imaginatifs en studio, autant les Stones le sont face à leur public.

Dans une perspective théologique, nous retrouvons là le débat de toujours sur la place des croyants dans la société humaine : doivent-ils être dans le monde ou s’en retirer ? Leur culte doit-il être somptueux au sein de leur église ou est-ce l’intégralité de leur vie quotidienne qui doit être splendide ? Bref, faut-il se retirer dans des monastères ou ouvrir notre assemblée sur le monde ? Et, en matière d’évaluation, sommes-nous meilleurs dans notre temple ou dans la rue, sur la place publique, dans la vie quotidienne ?

C’est aussi la question qui se pose à Mardochée dont la communauté exilée en Perse se trouve en situation d’extrême minorité : faut-il se replier sur soi et ne pas se préoccuper de ce qui nous entoure ou, au contraire, faut-il prendre pied dans la cité, être là où se prennent les décisions et prendre sa part de responsabilité ? Mardochée soutient Esther, sa cousine, sur le chemin qui l’amènera à devenir l’épouse du roi. Il lui recommande de ne pas faire état de ses racines mais ne la retient pas d’être choisie parmi toutes les jeunes filles du royaume. Ensuite, Mardochée prendra le parti d’être le plus proche possible du cœur du palais pour influer, selon ses moyens, sur le cours de l’histoire. Il ne force jamais ce cours de l’histoire mais lui donne toutes les impulsions qu’il peut, par exemple en dénonçant un complot visant le roi, par exemple en conseillant Esther au moment où une décision grave touche son peuple qui va être menacé de disparition.

Le premier témoignage chrétien, la première manière de témoigner du Dieu vivant, c’est donc d’être présent au cœur du monde, de prendre ce monde au sérieux, de le voir comme la Création où nous avons notre place à tenir. C’est découvrir que la place que nous occupons nous conduit peut-être à certaines responsabilités particulières, à la manière d’Esther : qui sait si ce n’est pas pour une occasion comme celle-ci qu’elle est parvenue à la royauté ? se demande Mardochée.

2. Le deuxième témoignage chrétien consiste dans la nature même de notre présence dans le monde : c’est une présence active, qui prend la parole, qui prend des initiatives quand la situation l’exige. Les Beatles ont une vision un peu idyllique du monde. Leurs chansons ont l’allure de joyeuses ballades au cœur d’un monde pacifié, sans problème majeur. Le bonheur est là, il n’y a qu’à le cueillir. Les chansons des Rolling Stones sont incorrectes, elles ne sont pas très propres, pas très lisses. Il y est question de violence, d’abandon, de désillusion, d’amertume, de manque, d’insatisfaction, d’amour aussi, mais un amour qui n’est pas sans poser problème, de l’amour qui ne va pas de soi mais qui se construit par des tours et des détours. Les Rolling Stones nous chantent la vie quotidienne que nous connaissons tous d’une façon ou d’une autre. Sans fioriture, sans rien cacher de la laideur qui se mêle à notre chemin. Leurs chansons sont des caisses de résonance où la poésie n’est pas absente mais qui, à l’image de bien des textes bibliques, notamment les psaumes, ne cachent rien de la laideur du monde.

Mardochée n’a pas une vision idyllique du monde, lui non plus. Quand un drame est sur le point d’être commis, il ne se réfugie pas dans une espérance naïve. Pour lui, le monde n’est pas un champ de framboises, il sait qu’il ne vit pas au ciel au milieu de diamants ou au chaud dans un sous-marin jaune. Il a les pieds bien sur terre. Et il en va de même pour Esther, qui n’ignore rien des risques qu’elle peut courir si elle prend la décision de se rebeller contre l’injustice. Se rendre chez le roi, sans y être invité, c’est prendre le risque d’encourir la mort. Elle le sait bien. Mais c’est là, précisément, que le témoignage de la foi s’exprime de la façon la plus accomplie qui soit.

Témoigner de sa foi en Dieu, ce n’est pas d’abord annoncer à tout va que Dieu est Dieu. Notre témoignage, c’est notre fidélité personnelle à Dieu. C’est notre fidélité personnelle à sa parole. Notre témoignage, c’est d’être fidèle à Dieu, à sa parole, à ses commandements, quelle que soit la situation.

Notre témoignage, c’est de rester en accord avec cette conscience que Dieu construit en nous. Et parce que Dieu nous donne un projet de vie, parce qu’il donne un sens à notre vie, le premier témoignage que nous avons à rendre, le plus grand témoignage que nous avons à donner, c’est de ne pas abandonner Dieu dès la première difficulté venue ; c’est de ne pas trahir la parole de Dieu dès la première épreuve venue. Et parce que notre place est dans le monde, notre témoignage c’est de tenir bon dans le monde en tenant bon la parole de Dieu.

Ce n’est pas parce que le contexte est difficile, que la situation est dure, que le croyant cesse de témoigner. Non, il tient bon, il résiste à la tentation de se taire, de faire comme s’il n’y avait pas de problème à régler. Et il faut bien savoir que cela n’est pas sans risque. Le cas d’Esther le montre bien. Elle doit prendre la parole, elle doit témoigner pour la vie de son peuple, elle doit protester, au nom même de Dieu, alors même que la loi stipule que pour cela elle doit prendre un risque : elle doit prendre le risque de rencontrer le roi qui peut aussitôt demander sa mort parce que ce n’est pas lui qui a pris l’initiative. Oui, le témoignage de la foi chrétienne est parfois risqué et c’est la raison pour laquelle bien des témoins, bien des martyrs ont perdu la vie. C’est que la foi chrétienne exige qu’on ne transige pas dès que le projet de Dieu pour la Création est mis en cause : l’honneur de Dieu, c’est la dignité de l’Homme.

Fort heureusement, le monde évolue, progresse, vers plus de justice, vers plus d’amour. Non, notre monde n’est pas pire qu’avant. On vit plus vieux, la justice est mieux rendue, les individus sont de plus en plus considérés comme des personnes. Il existe toujours de l’injustice, des scandales, de l’horreur ; le mal n’est pas exclu de notre horizon. Mais il faut reconnaître qu’au cours des siècles le monde a progressé vers plus d’humanité. Sûrement les témoins qui nous ont précédés y sont-ils pour quelque chose.

3. Si le premier témoignage c’est d’être les deux pieds dans le monde, c’est-à-dire de prendre le monde au sérieux, si un autre aspect de notre témoignage c’est d’être actif au sein de ce monde en y étant les défenseurs de la volonté de Dieu, encore faut-il – et c’est là le troisième aspect – être en phase avec le monde.

Car il ne s’agirait pas d’être dans le monde, d’y gesticuler nerveusement, en étant invisible et inaudible. Il est intéressant de constater que dans tout ce livre biblique d’Esther il n’y est pas une seule fois fait mention de Dieu, qu’il n’y est pas fait une seule fois mention de religion, de foi, de spiritualité etc. Il est intéressant de constater que le croyant Mardochée adopte une langue dépouillée de toute connotation religieuse. Il y a là un enseignement précieux pour nous-mêmes.

C’est précisément parce que nous avons à vivre au sein de ce monde qui nous est confié, en tenant fermement la place qui est donnée, qu’il nous faut faire preuve d’adaptation. Et pour tout vous dire, c’est cet effort d’adaptation qui sauve le témoignage chrétien, qui lui donne la possibilité de continuer à être un véritable acte de communication. Le témoignage de Mardochée, dans le livre d’Esther, est sans Dieu, il est à proprement parler athée. Comme le disait Dietrich Bonhoeffer, notre témoignage doit aussi être sans Dieu. Pour vous dire cela avec des mots choisis, je cite Henri Atlan ; il écrit : " le premier souci de l’enseignement biblique n’est pas celui de l’existence de Dieu, d’un théisme par rapport à un athéisme, mais plutôt la lutte contre l’idolâtrie. Or il y a un danger d’idolâtrie dans tout théisme. (…) sauf si, d’une certaine façon, son discours se nie lui-même et devient donc athée. Autrement dit, les paradoxes du langage et de ses significations sont tels que le seul discours sur Dieu qui ne soit pas idolâtre ne peut-être qu’un discours athée. Ou encore, que dans tout discours le seul Dieu qui ne soit pas une idole est un Dieu qui ne soit pas un Dieu  " (Niveaux de signification et athéisme de l’écriture).

La Bible, elle-même, a un discours dépourvu de forme religieuse. C’est nous qui avons figé le vocabulaire biblique dans un carcan religieux. La " résurrection ", ce n’est jamais que le réveil ou le redressement. Le " miracle ", c’est n’est jamais que le signe. La " foi ", ce n’est jamais que la confiance etc. De nos jours, nous devons faire un sérieux travail pour dégager le message chrétien du verni religieux qui s’est accumulé depuis des siècles et qui le rend parfois inaudible aux oreilles de beaucoup de nos contemporains qui n’ont pas les clefs pour le comprendre.

Ainsi donc, frères et sœurs, la voie empruntée par Mardochée et Esther, nous rappelle qu’être témoin du Dieu vivant, c’est manifester ostensiblement que nous sommes bien dans le monde, défenseur de la dignité de l’homme en toute circonstance et bien décidés à faire craquer le verni religieux qui fait si souvent écran au message de l’Evangile.

Amen

James WOODY

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