Prédication du 7 avril 2013

Exode 32, 1 à 16

Chers frères et soeurs,

Les aveux de l'ancien ministre du budget ont plongé la société française un peu plus profondément dans la dépression qui la gagne depuis des semaines. Et, relayé par les commentateurs de la vie politique, un sentiment d'abandon s'est renforcé : ce sentiment qu'il n'y a plus de chef, qu'il n'y a plus personne qui mène la barque. C'était le sentiment du peuple hébreu tout juste sorti de l'oppression de la maison de servitude, c'est le sentiment qui prévaut aujourd'hui, en France. L'opinion publique se sent comme orpheline et considère qu'il y a comme une vacuité du pouvoir.

Idolâtrie

Inutile de faire comme si ce sentiment était illusoire : ce sentiment est réel et s'ajoute au sentiment de mal-être dont 77% de la population se déclare atteint. Il s'agit de prendre cela au sérieux. Le peuple hébreu, comme le peuple français de nos jours, ressent un grand vide, et il serait fou de l'ignorer. Aaron réagit en demandant au peuple de lui confier son or. Peut-être pense-t-il que cela va calmer le peuple qui va rechigner à se dessaisir de ses richesses. Mais c'est sans compter sur la peur du vide, cette angoisse qui attrape les consciences et les expédie dans le monde de l'irrationnel.

De nos jours, des réactions tout à fait irrationnelles sont encore possibles. Sacrifier aux idoles n'est pas une attitude réservée au passé. Elle peut encore, malheureusement, se réaliser quand la peur devient le seul moteur actif. Or, la peur est bien le pire conseiller qui soit. C'est la peur qui nous jette dans les bras des idoles, des gourous, des charlatans. C'est la peur qui nous pousse vers tout ce qui peut donner un sentiment de fermeté, de force, de puissance, quand nous éprouvons l'angoisse de ce vide qui nous donne un avant-goût de la mort.

C'est la peur qui nous conduit à accorder notre confiance totale à des systèmes d'autorité et de pouvoir qui, au lieu de favoriser l'humain, nous entraînent dans un appauvrissement de l'humanité. De ce point de vue, prendre un veau d'or pour l'Eternel, c'est vouloir retrouver un peu de stabilité dans la tourmente à s'accrochant à une branche morte au lieu de donner à notre histoire les impulsions qui lui permettront de ne pas être emportée par le courant violent.

En disant que cela provoque la colère de l'Eternel, l'auteur biblique exprime que l'idolâtrie a une issue : c'est que cela va mal finir. Ca va mal finir si on considère comme ultime des bricolages issus de la fièvre populiste. Ca val mal finir si nous perdons de vue des perspectives ouvertes sur ce qui est inconditionné et que nous fixons du regard le miroitement de nos projections de toutes sortes, qu'il s'agisse de lassitude, de colère, ou de désir de vengeance.

Se souvenir de son futur

Loin d'Aaron et du peuple qui cède à la tentation de l'idolâtrie, il y a donc Moïse, qui est face à Dieu. Etre face à Dieu : C'est le moment où l'on place sa vie au regard de l'absolu, de l'Eternel, pour en découvrir la vérité profonde. On se place face à l'absolu, et non pas seulement face à ce qui est bon pour nous, pour évaluer ses choix, son éthique, ses inclinations. On les jauge non pas en fonction de ses préjugés, ni des phénomènes de masse, de ce que pense la majorité, mais en fonction de ce qui transcende l'intérêt d'une personne, d'un groupe, cela pour rejoindre l'universel, l'Eternel.

Cette élévation permet de révéler la vérité d'une situation de manière à pouvoir réagir de la meilleure manière qui soit. Dans le cas de Moïse, il est question de colère et de consumer le peuple qui s'est corrompu, qui fait fausse route. Est-ce inéluctable ? Dans son face à face avec l'Eternel, Moïse va aller chercher au plus profond de la mémoire : une mémoire qui transcende largement sa situation personnelle et la situation de son peuple dans l'instant qu'il est en train de vivre. Il va rechercher cette vieille promesse faite autrefois à Abraham, à Isaac et à Israël. Moïse va chercher cette vieille promesse qui est une double bénédiction : la promesse d'une fécondité et d'une terre vivable. Au cour de la tourmente, alors que le monde qui l'entoure risque de se défaire voire de s'effacer, alors qu'il vit une situation de crise majeure, Moïse va puiser à la source de la mémoire pour trouver l'eau fraîche qui l'aidera à reverdir le désert humain dans lequel il se trouve et trouver de bonnes raison de croire encore, d'espérer encore. Moïse va se souvenir du lointain passé de son peuple pour penser l'avenir, ce que Rabbi Nahman de Braslav dit sous la forme d'une belle formule : « se souvenir de son futur ». Le passé nous offre de belles leçons de vie ; à nous d'y puiser ce qui nous permettra d'affronter l'avenir en nous rappelant que nous sommes appelés à faire vivre ce qui rend le monde fécond et plus vivable.

Cela, nous le lisons, par exemple, dans l'histoire de Boris Cyrulnik, un neuropsychiatre qui est pris dans une rafle en janvier 1944, à l'âge de 6 ans. Il parvient à s'enfuir en se cachant dans les toilettes du lieu où tout le monde a été rassemblé. Il a grimpé jusqu'à trouver un moyen de se cacher sous le plafond. Et voici ce qu'il écrit : « j'ai de cette journée de janvier 1944 un sentiment de réussite, le souvenir d'avoir fait un exploit, une prouesse. Chaque fois que j'ai repensé à ce qui s'était passé, je me suis dit : « T'inquiète pas, ça va aller, il y a toujours une solution », et je repensais à cette scène des « pissotières ». C'est comme ça que je suis devenu un bon grimpeur. Par la suite, je pouvais monter partout où je voulais en me disant simplement : « Si tu grimpes, tu pourras toujours t'en sortir. La liberté est au bout de ton effort. » Et quand je repense à ces moments terribles, c'est toujours un sentiment de victoire. Car, même enfant, je pensais ainsi : « Ils ne m'auront pas. Il y aura toujours une solution. »» Ici, la présence divine, c'est puiser dans notre mémoire les points d'accroches, les points de repère qui nous permettront de reprendre confiance dans la vie pour poursuivre notre route au lieu de pratiquer la politique suicidaire de la terre brûlée. Retrouver dans sa mémoire, des éléments qui ressusciteront notre confiance et donc notre amour du monde.

La Bible, une mémoire auxiliaire

Mais comment faire lorsque nous sommes sans mémoire. Comment faire lorsque nous n'avons pas fait d'exploit dans notre jeunesse, lorsque nous n'avons pas reçu les nourritures affectives de nos parents pour constituer un solide capital confiance ? N'est-ce pas, justement, le problème du peuple Hébreu que d'être sans mémoire, sans repère, sans point d'accroche, sans fondements ?

C'est pour palier à cela -selon moi- que Moïse retourne vers le peuple avec les deux tables du témoignage. Pour le dire clairement, c'est là une invitation à voir dans la Bible une mémoire auxiliaire pour tous les sans-mémoires. La Bible, dont les tables du témoignage sont la métaphore, seront les points d'appui nécessaires pour ceux qui n'ont rien, ni mémoire, ni culture. Il y a dans ces tables du témoignage, un capital de mémoire dans lequel les démunis pourront puiser.

De fait, nous pouvons considérer la Bible comme cette collection de mémoires d'hommes et de femmes qui ont fait face à des situations limites, à des situations où leur identité, leur vie était en jeu. Et, moins que des recettes qu'il suffirait de reproduire à l'identique, Les archives bibliques constituent cette mémoire de témoins qui nous disent qu'il n'y a pas de déterminisme ou de fatalité devant lesquelles il faudrait se prosterner. Abraham, Isaac, Israël, par leurs trajectoires, nous révèlent que les impasses de la vie peuvent se fissurer ou qu'il y a toujours possibilité de faire demi-tour pour sortir d'une impasse. Ces mémoires rassemblées dans la Bible nous invitent à redécouvrir la foi qui a été celle de ceux qui ont bravé le chaos, qui ont donné à leur existence une intensité hors norme, qui ont ré-enchanté le monde.

Les textes bibliques tracent une topographie de la vie pour que nous puissions repérer les zones dangereuses, certes, mais aussi les points d'appui possibles, les chemins de traverse, les points remarquables. La Bible décrit le monde, notre monde, afin qu'il soit moins effrayant, plus familier. La Bible décrit le monde pour nous aider à mettre un peu d'ordre dans la confusion de notre vie intérieure et ne pas nous jeter dans les bras des premières idoles venues.

La présence divine, c'est ce dialogue avec la vie, non seulement à venir, mais aussi passée. C'est ce dialogue vivant qui s'oppose à la contemplation passive, fascinée, d'une statue, d'une idéologie, d'un système qui n'a rien à dire, rien à expliquer, rien à suggérer, mais tout à prendre de notre existence. La présence divine n'est pas la fixation d'un moment qui ne cesserait pas de durer, qui serait immortel, qui capterait le présent à jamais. La présence divine, tout au contraire, c'est faire entrer en dialogue tous les temps et tous les acteurs de la vie en hissant le débat au dessus des intérêts particuliers, à hauteur de l'universel. La présence divine, c'est lorsque nous découvrons que nous pouvons résister aux ondes de choc et que nous pouvons faire histoire, malgré les signes des temps qui semblent défavorables.
Amen

pasteur James WOODY

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