Prédication
du 25 mars 2012

Jean 12, 20-26

Cette prédication porte sur ce que dit l'évangéliste Jean à travers l'image du grain de blé. Il y a le thème de servir et de suivre Jésus, et la question : comment comprendre cette phrase - que celui qui aime sa vie la perdra et que celui qui la déteste aura la vie éternelle. S'agit-il de sacrifier sa vie ? Je chercherai plutôt une portée éthique - un encouragement pour aller vers l'autre.

1. Blaise PASCAL nous a laissé cette citation contradictoire : « L'Écriture dit que le Christ demeure éternellement, et celui-ci dit qu'il mourra ».
Dans l'évangile de Jean, Jésus nous parle effectivement de cette mort qui l'attend, aussi dans le texte du jour. Il en parle à travers plusieurs images. Quand Jésus chasse les marchands du temple, il parle du sanctuaire qu'il va relevé en trois jours. Dans l'entretien avec Nicodème il dit que le fils de l'Homme sera élevé, comme Moïse éleva le serpent dans le désert. Après la multiplication du pain, Jésus dit qu'il donnera sa chair et son sang. Et Jésus dit que le bon berger se défait de sa vie pour ses moutons. Quand Marie de Béthanie répand le parfum sur ses pieds, Jésus interprète ce geste comme une anticipation de sa mort et ensevelissement.

Aujourd'hui, Jésus vient d'être reçu à Jérusalem comme un roi d'Israël, et alors des Grecs demandent à le voir. Cela pourrait être une simple expression de curiosité. A quoi ressemble-t-il cet homme dont on parle dans toute la Galilée ? Mais rappelons nous que chez Jean il y a toute une symbolique sur le rapport entre voir et croire. Jean décrit le refus de croire en disant : « Malgré tous les signes que (Jésus) avait produits devant eux, ils ne mettaient pas leur foi en lui ».
Jésus parle dans ces versets de sa mort, mais pas comme une fin. Il interprète sa propre mort en disant que le fils de l'homme va être glorifié. Et il illustre cela avec la métaphore du grain de blé. Arrêtons nous un instant sur cette image !
Dans l'image se résume l'idée que la mort peut mener à la vie.

La moisson va être grande. Le destin du grain de blé est le signe de la croissance du Royaume de Dieu. Jésus ne pose plus de question, il propose un sens, un éclairage anticipé sur sa propre mort. Il dit que sa mort annoncé sera sa glorification.
Mais nous nous demandons aujourd'hui : « comment la mort peut-elle mener à la vie ? » Et de quelle mort parlons nous ?

Il est dit que, le grain de blé, s'il ne meurt pas, demeure seul. S'il meurt, il porte beaucoup de fruits. Je pense que ce grain de blé évoque aussi le pain vivant, autre image chère à l'évangéliste Jean et aux premiers chrétiens. L'image du grain de blé rappelle que le grain doit être mis en terre pour germer. Sinon il ne produit rien. Le grain cesse d'être petit grain et devient une vie nouvelle. Suite à la réalité simple que ce qui ne meurt pas ne peut donner la vie, règle fondamentale de la vie et de sa reproduction.

2. Le verset qui suit est un commentaire surajouté. Un encouragement qui lie le disciple à Jésus dès lors que, comme serviteur, il suit le même chemin que le maître. Comme nous sommes dans le temps de Carême, écoutons cet encouragement à suivre Jésus. Il dit « Si quelqu'un me sert, qu'il me suive. »
Un disciple doit servir les hommes, mais d'abord il doit servir Jésus. Et le Père l'honorera.

3. Comment comprendre que celui qui tient à sa vie doit la perdre et celui qui déteste sa vie dans ce monde, la gardera pour la vie éternelle ?
Ce discours de sacrifice n'est il pas scandaleux ? Peut-être y a-t-il une certaine théologie du martyre à l'arrière-plan.
Mais à notre époque on ne conçoit pas une lecture qui encourage à se défaire de la vie terrestre ou à se détacher de tous les plaisirs de la vie.
Jésus va effectivement perdre sa vie sans s'y accrocher. En grec le mot pour vie est ici psyché, et non pas le mot zoé qui décrit la vie biologique. Psyché peut être traduit par âme ou par « soi-même » : Qui aime soi-même se perd. Mais même avec cette nuance, la portée du propos est pernicieuse.

Il y a ces gens qui font tout pour s'oublier (soi-même), dans une fuite permanente de leurs propres angoisses.
Un activisme forcené n'est pas aimer l'autre comme soi-même. Il y a ce risque de tout porter sur les autres en s'interdisant tout plaisir. Celui qui ne s'autorise aucun jeu, aucune joie, aucun bonheur pour lui-même sera insatisfait, il fera payer aux autres ses frustrations et son désorientation.
Regardons aussi au-delà de ce texte nous trouvons dans le christianisme cette idée, qui est le décentrement de soi, un encouragement à aller vers les autres, à entrer en relation. Et si l'évangile nous disait qu'il est important de cesser de se préoccuper de soi. Et savoir se remettre à un autre - un Tout-autre. Accepter qu'on n'est pas seule à prendre en charge sa vie. Car dans ce sens vouloir se sauver soi-même conduit à la mort. C'est toujours un autre qui nous sauve.
Nous sommes parfois derrière des remparts narcissiques qui nous empêchent de nous rendre à la vie. Le décentrement bouscule nos certitudes et nous fait aller vers l'autre.

4. Le pire malentendu est celui qui aime tellement son « soi », qu'il écarte tout ce qui s'y oppose.
Le fanatique est dans l'idolâtrie. Il est prêt à sacrifier l'autre, au nom de sa cause. Cet esprit étroit donne sa vie pour une cause qu'il croit juste, qu'il croit bonne. Il est prêt à tuer tous ceux qui gênent pour sa cause. Mais ici il n'y a pas de fruit, pas de moisson. Il n'y a que souffrance et obscurité.

Nous cherchons la lumière. Nous savons que la vérité et la fidélité que Jésus demande n'est pas simple. Il n'y a pas une seule interprétation, il y a des interprétations concurrentes. Mais pour ne pas tomber dans le relativisme, nous entrons dans ce jeu, que RICOEUR a appelé le conflit des interprétations. Cela nous oblige à entrer dans le dialogue. Nous sommes appelés en tant que hommes et femmes de l'Église à rencontrer l'autre. Et dans la rencontre qui bouleverse, qui contredit, qui fait bouger les préjugés, nous sommes appelés chacun à aimer l'autre comme soi-même.

Jésus annonce une nouvelle naissance, une croissance. Le grain va donner des milliers de grain. C'est la surabondance. Il y aura du pain pour tout le monde.
Ma dernière question est : Qu'est ce que nous mettons au centre de notre vie ?
Un musicien d'origine turque m'a dit que dans la tradition soufi, il y a cette belle phrase sur le don : « Ce que tu donnes t'appartiens, mais ce que tu gardes pour toi est perdu à jamais. » Il vous est surement déjà arrivé qu'une personne garde un souvenir très tendre de vous, à travers un petit cadeau, une image que vous lui avez offert ou un moment musical que vous avez partagé. Quand on donne, notre nom s'inscrit dans la mémoire de l'autre, par le geste même d'offrir.
Quand on garde pour soi, cela reste à soi. Cela ne porte pas plus loin. Le don, plus que le cadeau en soi, va souvent plus loin que nous pouvons espérer.

Rappelons nous que notre vie ne nous appartient pas entièrement, que nous vivons par le même miracle qu'un grain de blé qui germe. Et que des choses portent fruits en nous par un insondable élan de vie. Dans un sermon de 1919 Albert SCHWEITZER dit ceci sur la fugacité de la vie :
Tu sors et il neige. Machinalement, tu secoues la neige de tes manches. Mais vois : un flocon brille sur ta main ; Il accroche ton regard, que tu le veuilles ou non, car il étincelle en des arabesques merveilleuses ; puis un tressaillement : les fines aiguillettes qui le composaient s'effondrent - c'est fini, il est fondu, mort - sur ta main. Ce flocon tombé sur toi des espaces infinis, qui avait brillé, tressailli et n'est plus, c'est toi . Partout où tu perçois de la vie, elle est l'image de la tienne. "

L'évangile de Jean affirme qu'à travers l'expérience de Pâques la mort peut mener à la vie. A nous de sonder l'image du grain de blé, à nous de mettre le Christ au centre de notre vie. Laissons cette bonne nouvelle miner nos remparts narcissiques, pour mieux nous rendre à la vie.

Amen

Christina MICHELSEN, pasteur stagiaire à Auteuil en 2011/2012

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