Prédication
du 18 avril 2010

Jean 21,1-14

Une sorte de rajout, un Post Scriptum après la conclusion. Comme si ce Ch 21 de l'évangile selon Jean était un rattrapage, une rectification de tir. Surtout à propos de Pierre.
Car les deux dernières fois que Pierre est apparu dans l'évangile, ce n'était pas très flatteur.
Il y a le récit de la résurrection où Pierre et le disciple bien-aimé ont couru au tombeau. Mais on nous dit que c'est le Disciple bien aimé qui « vit et qui crut », pas Pierre.
Il y avait eu auparavant l'épisode du reniement de Pierre et là aussi l'évangile de Jean était particulièrement dur : Pierre renie 3 fois Jésus et, dit l'évangile, « le coq chanta ». Point final. Aucune mention, comme les autres évangiles, des larmes du repentir de Pierre. Comme il n'y a d'ailleurs aucune mention de la confession de Pierre « Tu es le Christ ».
Bref, jusqu'à ce chapitre, on a l'impression que tout était focalisé sur le disciple bien-aimé, le disciple par excellence, et que l'évangile de Jean boude Pierre.

Et pour cause ! Les historiens des textes ont mis en évidence qu'une sorte de conflit d'influence, ou tout au moins, des communautés de sensibilité différente, les unes se référant à Jean, les autres se référant à Pierre, considéré comme le chef des apôtres, tout au moins d'un point de vue institutionnel. C'est lui, par ex., que Paul va voir pour être dans la communion de l'Église, selon le livre des actes (même s'il se disputera après), c'est lui qui prononce la première prédication, celle qui formatera la prédication du christianisme primitif ; c'est lui encore qui ouvre le christianisme aux païens avec ses visions et la 1ère prédication aux Païens (Corneille), toujours selon le livre des actes.
Mais dans l'évangile de Jean, pas un mot de considération pour Pierre. Tout est pour le disciple bien-aimé, cet anonyme qui représente la relation mystique, intime à son Seigneur, et dont la tradition orientale gardera plus fortement la trace que notre christianisme occidental plus intellectuel sous l'influence de Paul et plus institutionnel sous l'influence de Pierre.

Et voilà que la fin de l'évangile vient rectifier le tir, si l'on peut dire, tout en concluant l'ensemble en synthétisant les grands thèmes de l'accession à la foi. C'est ce que je voudrais explorer avec vous ce matin.

Ici d'abord, tout est plénitude.
Il y a aussi 7 disciples présents. Sept, ce n'est pas un hasard, que ce chiffre de Dieu. On dit qu'il exprime l'Église, toute l'Église.
C'est ensuite la 3e apparition de Jésus, et Pierre s'exprime 3 fois ! Or la répétition jusqu'à 3 fois authentifie un acte à l'époque. Il y a aussi le nombre de poissons : 153, nombre triangulaire (qui peut être représenté par un triangle) et qui est aussi, selon St Jérôme, la totalité des races de poissons connues alors, et donc la totalité (le terme exact serait « catholicité ») de l'Église. Et le texte précise à cette occasion que le filet ne se déchire pas, avec un mot évoquant la division de l'Église : l'Église du Christ, dans sa totalité, ne se divise pas, lorsqu'elle est envoyée par le Christ dans sa mission, et que chaque disciple fait son travail !

Tout est donc plénitude ici dans cette dernière apparition de Jésus, qui est moins une apparition qu'une manifestation (le terme grec dit « une épiphanie ») en ce sens qu'il est toujours présent mais qu'il se rend visible, chez Luc sous les traits d'un étranger, ici sous les traits d'un mendiant réclamant à manger, qu'il se rend visible à des signes (ici, une pêche réussie), et que sa présence est liée à la foi/confession de foi du disciple (ici, celle du Disciple bien aimé : c'est le Seigneur !).
Ainsi Jésus, toujours présent, s'offre à ses disciples de multiples manières mais. chose étonnante, alors que tout le récit est au passé comme s'il nous racontait une histoire, il passe tout-à-coup au présent (v12) quand il s'agit d'inviter les disciples à manger (« Venez, mangez ») : alors, dit le texte, Jésus vient (présent), prend le pain (présent) et le leur donne (présent) avec le poisson.
Ainsi s'installe une permanence et une plénitude de la présence du Christ ressuscité dans le partage du pain et du poisson ; le poisson étant le symbole de la confession de foi du disciple puisque Ichtus, vous le savez, signifie « Jésus, Christ, fils du Dieu sauveur ».
Nous voilà donc embarqués, comme lecteurs, dans la mission où le Christ ressuscité nous précède sous les traits de personnes humaines diverses, et comme disciples dans la confession de foi (c'est le Seigneur) et le partage du pain dans lequel Jésus vient.

Pour avancer un peu plus loin, revenons maintenant à Pierre.
Ici, Pierre que l'on avait laissé dans son reniement, plonge. Il plonge sur la confession de foi du Disciple bien-aimé qui reconnait le Seigneur. Il est en quelque sorte évangélisé par ce disciple. Il plonge et lui qui était nu, totalement dépouillé de lui-même en qq sorte, commence à se revêtir. Image du baptême s'il en est une ici : vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ (Gal 3,27) ! Et Image de sa conversion que va signifier ce petit dialogue qui répare les 3 reniements par 3 déclarations d'amour ou d'amitié (chez Jean, il y a une équivalence de mots) et où, bien que Jésus lui pose un piège (m'aimes-tu plus que ceux-ci, comme pour vérifier s'il y a encore cette prétention pétrinienne), Pierre répond humblement : tu sais, Seigneur, tu sais.
Bref nous avons ici un baptême, une véritable conversion de Pierre et même l'annonce de son martyre qui est le dépouillement de soi par excellence. L'évangile rectifie ainsi l'image d'un Pierre prétentieux et finalement renégat par l'image d'un Pierre totalement transformé, totalement donné, à l'amour humble et authentique. Il devient, comme le disciple bien-aimé, l'exemple du disciple pour les lecteurs que nous sommes.

Ce Pierre-là, maintenant, peut recevoir sa mission pastorale « Pais mes brebis » mais jamais tout seul : il faut un disciple bien-aimé pour lui dire que c'est le Seigneur qui se manifeste ici, Pierre ne le voyait pas. Il faut les autres disciples pour tirer le filet plein des 153 poissons, pêche réussie symbolisant la mission d'annonce de l'évangile.
Mission pastorale « pais mes brebis » qui reste cependant toujours seconde : les brebis sont bien celles de Jésus, elles ne lui appartiennent pas, et Jésus reste invisiblement présent (nous l'avons déjà noté).
Mission pastorale, « pais mes brebis », c'est-à-dire un grand soin de l'Église, qui ne peux se recevoir et s'exercer qu'avec beaucoup d'amour (m'aimes tu ?), d'humilité, de dépouillement de soi.

C'est cela, les conditions de la vie et du témoignage de l'Église. Nous devrions tous nous le rappeler 3 fois par jour, nous qui, comme chrétiens chercheurs du Christ et de sa présence, sommes en même temps missionnés pour le service de l'Église (c'est-à-dire l'annonce de son évangile) à la suite des disciples.

«Suivre Jésus», selon la conclusion du dialogue de Jésus avec Pierre « suis-moi », c'est donc une double vocation si l'on peut dire : la mission (dont personne n'est exclue : 153 poissons !) et la célébration de sa présence (Jésus vient, prend du pain et le leur donne). Mais ce qui me fascine, c'est que dans les deux cas, Jésus les avait précédés :

Bref, sans Jésus la pêche serait infructueuse et il n'y aurait pas de repas, ce repas qui les réconforte parce qu'il est présence du Christ au milieu d'eux (présence sacramentelle signifiée par cette phrase mystérieuse : ils n'osaient pas lui demander « qui es-tu ? » car ils savaient que c'est le Seigneur ! Ce savoir-là est celui de la foi, qui échappe ou dépasse celui des sens et de la raison.

C'était donc la 3e dernière manifestation de Jésus ressuscité selon l'évangile de Jean. Autrement dit, tout doit avoir été dit.
Et effectivement, nous avons un concentré des fondamentaux chrétiens.

Ainsi, il nous faut chaque jour nous laisser surprendre par le Christ ressuscité qui vient à nous, à l'aube après nos nuits, de manière inattendue.

Pasteur Gill DAUDÉ

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