Prédication
du 10 avril 2011

Ezéchiel 37, 11-14 - Esaïe 42, 1-4 - Luc 21, 1-4

Le temps de l'Église

Frères et soeurs,

Au premier siècle de notre ère, la foule s'imposait à l'individu, le multiple triomphait de l'unité et la dimension numérique était une dimension remarquable et remarquée. Mais de plus la multitude manifestait une extraordinaire vitalité dans le fonds du bassin méditerranéen. Un nouveau peuple de Dieu était né après Israël. Il y avait là une sorte de fusion mystique qui générait un niveau de communion étonnant. Oui comme le disait Luc, la multitude de ceux qui avaient cru n'étaient qu'un cour et qu'une âme.
Dans un premier temps, quelle était l'origine de cette nouvelle réalité spirituelle ? Quel est aujourd'hui son niveau de communion après vingt siècles d'Histoire et de conflits ? Comment aujourd'hui résiste t elle à l'effet pernicieux mais aussi bien naturel de ces conflits.


L'Église est née d'un grand évènement créateur, l'Ascension du Seigneur ce fut un évènement à deux faces, conclusion du ministère de Jésus et point de départ de l'activité des apôtres. « Notre Seigneur fut élevé et une nuée le prit alors en charge loin de leurs yeux » Jésus crucifié et ressuscité accède alors au Père. Il devient invisible aux hommes. Cette invisibilité fit place à la visibilité d'une communauté d'hommes et de femmes. Le maître s'en va laissant le serviteur veillant nous dit l'évangile. Le serviteur veillera jusqu'au retour du Seigneur. Telle est la vocation de l'Église. Il faut que Christ se retire pour que naisse son Église.
Ainsi, en s'effaçant du monde, Jésus ressuscité ouvre un espace nouveau dans lequel la communauté des croyants assumera désormais la présence du Seigneur, cachée aux yeux des hommes. « Vous serez mes témoins dans toute la Judée et la Samarie jusqu'aux confins de la terre. »

Par l'intermédiaire de l'Église, le divin et l'humain se rencontreront dans un monde nouveau où Dieu intervient par la voix des premiers témoins. Ainsi commence l'aventure chrétienne au sein d'une multitude d'êtres nommés ou anonymes mais connus de Dieu. Quels sont ils ? Des croyants qui ont reçu l'Esprit, et par conséquent, deviennent témoins au sens où le témoignage se définit dans la capacité de dire Dieu. Parce que l'Esprit inspire la parole du témoignage, la présence du ressuscité est identifiable et une multitude d'hommes et de femmes vont entrevoir une vie sauvée du malheur grâce à l'ombre discrète du ressuscité.
Ainsi est née l'Église, d'une foi irriguée par le Saint-Esprit qui rend témoignage au Christ ressuscité.


Mais ce ne fut pas un long fleuve tranquille. Dès l'origine des conflits majeurs déchireront l'Église naissante. Ce fut d'abord la querelle des hellénistes, ces juifs de la diaspora, dont le grec était la langue usuelle et qui constituaient le plus gros contingent de néophytes face aux juifs nés en Palestine qui parlaient l'hébreu. Ce fut aussi la querelle des judéo-chrétiens. Est-ce que la circoncision devait s'imposer aux nouveaux membres non juifs de l'Église pour que soit observée la loi de Moïse. En effet, lors des nouvelles célébrations des nouveaux chrétiens, les juifs convertis trouvaient scandaleux le fait de côtoyer des païens convertis, certes, mais non circoncis. La chose était d'importance car elle concernait directement la notion même de nouvelle alliance qui était au cour de la nouvelle Église. Jacques, le frère de Jésus, proposa alors un compromis, à savoir que les circoncis et les non circoncis vivent leur foi non pas comme un seul peuple mais comme une nation croyante, partie intégrante de l'Église universelle.

Cette proposition de Jacques, le compromis, est encore aujourd'hui la solution préférée si, bien entendu, elle n'a pas de connotation dangereusement négative.

Autre conflit, celui qui a présidé au schisme de l'Église d'Orient. En effet, dès le Ve siècle, apparurent des divisions dans l'Église chrétienne entre ceux qui parlaient le grec et ceux qui s'exprimaient en latin. Toutes ces divisions s'envenimèrent jusqu'en 1053 1054. Aucune négociation pour renouer le lien entre l'Église de Rome et l'Église d'Orient n'aboutit

La Réforme enfin, ce grand mouvement politique et religieux qui réussit à briser l'unité catholique et à soustraire à l'obédience du pape une grande partie des états septentrionaux de l'Europe.
Rapprochons nous de notre époque et augmentons le grossissement de notre lunette historique. Nous sommes au 19e siècle : après le concordat de 1803 et surtout la loi de 1905 de séparation de l'Église et de l'État, la politique a continuer à interférer dans les affaires de l'Église.
Notre devise nationale : Liberté, Égalité, Fraternité inscrite aux frontons de nos mairies est manifestement humaniste et même d'inspiration chrétienne. La liberté de l'individu, l'égalité des enfants de Dieu et l'amour du prochain sont les piliers de notre foi. Ils sont au centre de notre vie nouvelle et posent les premiers jalons du royaume de Dieu.

Mais en politique, ils s'appliquent d'une façon différente. Sinon le machiavélisme, du moins le réalisme commande dans le court terme qui est le champ d'action du pouvoir, de considérer les effets pervers des dits principes. Liberté ne veut pas dire liberté absolue mais pas de contrainte choquante. Égalité ne veut pas dire égalitarisme forcené mais pas d'inégalités choquantes. Fraternité signifie solidarité effective mais solidarité qui ne décourage pas l'effort personnel.
Ces nuances sont importantes car elles séparent le royaume de Dieu du royaume de César. Mais la tentation fut grande par un amalgame abusif d'annexer l'Église pour les besoins de la cause et étayer des idées politiques qui ne font pas l'unanimité des citoyens du monde chrétien.

À l'intérieur même de l'Église, dans les organes institutionnels, certains veulent imposer certains choix que d'autres n'acceptent pas. Heureusement, notre structure synodale, si elle permet l'expression de tous les projets, exige pour leur adoption la majorité des voix. Je me rappelle une proposition soumise au Conseil presbytéral et désapprouvée par la majorité des conseillers. Néanmoins certains s'y cramponnaient de façon pas très « fair play » réclamant un nouveau vote sur le même projet. J'avais donc demandé le passage à l'ordre du jour, ce qui conformément aux statuts entérinait de façon définitive le précédent vote. Il faut bien avouer que la radicalité de certaines attitudes peut tuer l'esprit démocratique de nos institutions.
Et puis il y a l'ensemble des bénévoles qui constituent une partie significative de la population des fidèles. Le conflit de certains « ego », de certaines personnalités qui se comportent en quasi propriétaire de la charge qu'elles assument et ne supportent ni la critique ni la limitation de leurs pouvoirs quand bien même elles seraient inspirées par l'intérêt général. Ainsi serait désavoué par là l'esprit de partage et l'esprit de compromis qui doivent régner à l'intérieur de la communion de l'église locale.


Dans l'organisation de l'Église comme dans toute structure, l'autorité doit associer à son action la base des fidèles, connaître leurs sentiments avant de mettre en ouvre une action collective. Soit elle le fait par sagesse, soit elle applique une concertation de type démocratique.
Notre Église réformée prévoit une cascade d'échelons électifs depuis l'assemblée de l'église locale qui élit le Conseil presbytéral jusqu'au Synode national qui élite le Conseil national et les différentes commissions nationales. Ainsi peut on espérer un rapport harmonieux entre les églises locales, le peuple de Dieu et le gouvernement de l'Église.

Pour renforcer l'esprit de partage, un usage fréquemment adopté est que pour chaque poste il y ait un seul candidat proposé par l'exécutif sans pour autant interdire les candidatures libres. Ce système inspiré de celui de la candidature officielle évite des batailles électorales, où l'esprit de communion peut être menacé.
Et puis, la relation personnelle, le dialogue, la discussion paisible, les contacts fraternels sont des facteurs de rapprochement. Je me rappelle avoir rencontré lors du synode national de Mazamet, un pasteur de la région parisienne, dont j'avais contré une proposition dans un synode antérieur. Il me dira avoir présidé le service funèbre de la mère d'une de mes secrétaires, concluant, à regret semble-t-il en disant « Il paraît que vous êtes un bon patron. » Je lui ai répondu que ce n'était pas forcément incompatible. Et nous nous sommes souris. Le souffle de l'Esprit nous avait effleuré.

Autre exemple, une ville de l'est algérien, Philippeville, en 1960, pendant la guerre. Une église réformée dans cette ville, et dans cette communauté deux populations, les uns partisans inconditionnels de l'Algérie française, les autres, fonctionnaires, hommes d'affaires, plutôt attirés par des réformes allant jusqu'à l'indépendance. Aussi à certains moments, les discussions étaient empreintes d'une certaine véhémence mais après le culte et la Sainte cène, se manifestaient chez les uns et les autres une harmonie nouvelle débouchant sur des rapports nouveaux comme s'ils étaient passés d'un monde ancien dans un monde nouveau comme des enfants d'un même père.

J'ai été appelé plusieurs fois à des fonctions ecclésiales et j'ai toujours vécu avec émotion la liturgie de reconnaissance de ministère dont j'étais le sujet non pas par une sorte d'orgueil solitaire mais par le sentiment d'une intense communion avec mes frères dans la foi, présents ou absents, prenant conscience que j'étais partie intégrante avec vous d'une longue chaîne de témoins.
C'est bien à ce moment là que l'on sent la présence de l'Esprit Saint qui vous submerge au sens d'une immersion dans un autre baptême. C'est ce sentiment qui nous rattache à l'Église, c'est ce sentiment d'appartenir à une famille nouvelle qui nous saisit, une famille choisie comme étant votre dans une même foi. C'est ce sentiment qui vous fait connaître comme frères et sours, tous ceux qui vous accompagnent et avec lesquels vous ouvrez.
C'est à eux que vous devez sincérité et vérité, car tous ensemble vous préparez un monde nouveau qui remplacera le monde ancien celui des apparences, le monde des choses visibles mais si trompeur alors que vous êtes appelés par l'invisibilité du Saint-Esprit. Ce sont les manquements à ce devoir qui a condamné Ananias et Saphira comme le rappelle le chapitre 5 du livre des Actes.

Et nous comprenons alors la valeurs extrême des deux pièces de la pauvre veuve de Luc 21. Elle a compris que la privation de ce petit pécule qu'elle consacre à l'autre, que cette somme n'est rien à côté de la lumière qu'elle découvre dans l'espérance de la résurrection et du royaume de Dieu.

Aussi dans nos rapports communautaires, tachons d'oublier nos morales séculières, tachons de fuir les projets ardents qui laisseraient sur le bord du chemin les faibles et les incompris, tachons de modérer nos ambitions, même si elles nous paraissent indispensables pour le devenir de l'Église, tachons d'accueillir les autres et leurs erreurs avec une vraie tolérance. Restons sobres dans nos affirmations, nos prétentions et nos comportements. Ne répondons pas aux coups par d'autres coups. Sachons ne pas nous mettre toujours en avant. Car si cela est puissance dans le monde visible, cela devient poussière dans le monde de Dieu.

Oui «La multitude de ceux qui avaient cru n'était qu'un cour et qu'une âme»

AMEN

Philippe DERVIEUX

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