Prédication
du 22 novembre 2009

Matthieu 25,13–30

Du don, de la gratitude et de la transcendance de la vie

La scène se déroule en Galilée au premier siècle. Trois personnages, en l’occurrence trois " serviteurs " interviennent au fil d’une parabole qui souligne une conduite négative à ne pas suivre, celle du troisième, celui qui a « enterré » (sic) la somme d’argent qu’il a reçue de son « maître », par peur de celui-ci précise t-on et sans doute aussi des voleurs…

Pourquoi ? Le troisième homme « sait » que son maître « moissonne là où Il n’a pas semé…
» Sa peur niche dans sa matière grise mal irriguée. Pourtant, si les choses vont leur cours comme il croit le savoir, il devrait placer la somme remise « chez les banquiers » pour la restituer augmentée des intérêts acquis. Peut-être a t-il peur des banquiers ?

Qui lui a dit que la maîtrise de son maître est telle qu’il la conçoit ? C’est énorme ! La rumeur publique ? Son éducation religieuse ? La crainte serait mauvaise conseillère surtout en théologie, sauf au titre de commencement de la sagesse, on le verra à la fin ! À l’opposé les deux premiers hommes savent faire ce qu’il faut au bon moment avec les outils dont ils disposent et sans prêter à leur maître et seigneur de très obscures arrières pensées. Ils ont doublé la mise ! Du coup ils sont déclarés « fiables » à l’heure de vérité.

Paul Ricœur a écrit quelque part que le sens d’une parabole se présente où elle paraît la plus extravagante. La parabole des talents ne gâte rien sur ce point. Où trouver des maîtres distribuant leur fortune à leur personnel avant de partir en voyage ? En outre, les traducteurs méconnaissent que la parabole parle de « dons » au sens propre, comme l’a soutenu résolument Marie Balmary, et non de salaire, de rente ou de gestion et pourquoi pas de viager en attendant que le voyageur défunte au tournant du vingtième siècle ! « Les idées reçues du langage empêchent d’entendre le langage » écrit Henri Meschonic. Que ce dont ne soit pas un don au sens propre est précisément l’opinion dont on s’entête comme le troisième homme, celui dont la conduite n’est pas recommandée, ni recommandable.

La seconde extravagance surgit aussitôt qu’on prend la peine de changer les sommes libellés en talents l’unité monétaire de la parabole en euros sonnants et trébuchants de notre temps. Ces sommes sont considérables. Le maître est richissime ! Le premier serviteur reçoit en euros-4.350.000, le second 1.740 000 et le troisième, à nos yeux le moins bien loti, 870,000, bien plus que le salaire annuel d’un sénateur romain sous Tibère (750.000 €)! Cela dit, il faut comparer ces sommes au gain journalier d’un auditeur galiléen de Jésus. Les commentateurs s’accordent à fixer ce salaire à 1 denier, c’est dire à 1,50 €. Mais ne pas loucher sur l’inégalité de la distribution. Personne n’y songe dans la parabole. Chacun reçoit objectivement ce qui correspond à ce qu’il est. Rien de moins, rien de trop ! Nul n’est floué, nul n’est frustré ! Chacun encaisse une somme qui dépasse de beaucoup ce qu’il pourrait imaginer gagner sa vie durant dans le meilleur des mondes possibles. C’est donc le gros lot pour chacun!

Jouir plutôt que faire le mort en enterrant le don reçu? Est-ce la leçon ? Les talentueux « traders » seraient récompensés et le pauvre diable transi de peur privé du peu dont il dispose ! L’interprétation s’avère plutôt courte et peu sage. Elle tient pour rien l’extravagance indiquée par l’énormité des quantités en jeu. Que signifie donner une somme telle qu’il serait impossible de la gagner sa vie durant à la sueur de son front ou de ses neurones, laquelle correspondrait miraculeusement à la capacité, « à la puissance » de chacun, à sa « vertu » diraient les Anciens. Quel est ce gros lot dont la parabole montre qu’il brusque contre toute attente les règles séculières de l’échange ? Si donner c’est donner, alors on ne doit rien sinon de la reconnaissance.

Au risque de faire de Jésus un disciple de Luther, (ce que Saint Paul nous permettrait volontiers !), on peut estimer que chacune des sommes données représente ce qu’un homme ne peut acquérir par ses « œuvres » profanes ou religieuses. Ici la parabole de Jésus transgresse l’enseignement de quelques maîtres trop bien installés dans la chaire de Moïse, ainsi que leurs successeurs apostoliques. Le don dont il s’agit serait donc ce qui justifie l’homme dans sa vie et le donateur serait Dieu lui-même déguisé en voyageur. « Tout est grâce » conclurait là-dessus le bon Curé un peu ivrogne du roman de Bernanos. Il faut de la folie pour Dieu, un grain de folie c’est raisonnable ! Rien à redire à cette extravagance, sauf que celle-ci sent rudement la sacristie. Une lecture moins mirobolante considérerait modestement chacun des dons extra grands comme celui de la vie même au vivant. La parabole conduirait à estimer que la vie que nous avons croyant la posséder bien qu’elle nous échappe, est le signe visible à nous donné du don invisible s’y présentant (selon Saint Augustin), la précédant, (selon Calvin). Et après ?

Alors au fond des choses, Dieu ne nous devrait rien, on s’accorde sur ce point, et nous rien non plus, ce qui paraît à nos yeux moins certain ! Dans son livre « Calvin » (Ah le bel anniversaire !), Olivier Abel suggère que le Réformateur s’est demandé après Luther que faire si la grâce est accordée pleine et entière ? Voici sa solution : vivre sans peur la reconnaissance du don accordé. « L’éthique n’est pas de l’ordre de la justification mais de l’attestation » écrit Olivier Abel. C’est vivre joyeusement des-angoissé! « Je ne croirais qu’à un Dieu qui sache danser » disait Nietzsche. Dansons maintenant !

Concluons : tout est grâce si l’on veut, mais le veut-on ? En effet rien ne paraît plus difficile que d’être reconnaissant sans se mentir à soi-même. On peut toujours sans état d’âme essayer suivre sans prétention l'exemple des deux premiers serviteurs ; c’est un commencement de la sagesse qui éviterait bien des larmes. « Sur peu tu étais fidèle, sur beaucoup je t’établirai, entre dans la joie de ton seigneur ».

Amen

Jean-Marc SAINT

Retrouvez le texte de cette prédication et d'autres réflexions sur : www.miettestheologiques.blogspot.com
haut

retour