Prédication du 27 avril 2014

Jean 20, 19-31

Voir et croire

« Voir et croire », tel pourrait être résumé en trois mots le thème de la réflexion que je vous propose ce matin. Car c'est sur l'Evangile selon Jean que je voudrais m'arrêter. Reprenons ce chapitre 20 : nous trouvons une suite de scènes qui montrent les différents cheminements de la foi.
Scène I : Marie de Magdala voit le tombeau vide, ne comprend pas, et va avertir Pierre et le Disciple bien aimé que le corps de Jésus a été enlevé.
Scène II : les deux disciples courent au tombeau, après avoir entendu le récit de Marie : le Disciple bien aimé arrive le premier, mais n'entre pas : à la vue des bandelettes pliées, il comprend que Jésus a vaincu la mort. Pierre le rejoint et entre. Il voit à son tour et croit « Car ils n'avaient pas encore compris l'Ecriture selon laquelle il devait se relever des morts ». En somme, il fallait qu'ils voient pour croire.
Scène III : Marie de Magdala, qui les avait suivis, reste seule et pleure. Jésus lui apparait mais elle ne le reconnait que lorsqu'il l'appelle par son nom.
Scène IV : Jésus apparaît aux disciples enfermés, terrés, par crainte des autorités dans une chambre haute de Jérusalem. Jésus leur montre ses plaies afin qu'ils croient. Les disciples virent et crurent et Jésus leur confie une mission : ils iront porter partout la bonne nouvelle et il souffle sur eux en disant « Recevez l'Esprit saint ».
Scène V : l'apparition de Jésus à Thomas. Thomas qui était absent lors de la première apparition de Jésus aux disciples et qui d'évidence, est sceptique quant à la réalité de l'apparition du maître aimé. Thomas a mauvaise presse dans le christianisme. Et pourtant, quel mal y a-t-il à réclamer une preuve de ce que ses compagnons affirment ? Après tout, tous ont un moment douté. On a vu que Jésus a dû montrer ses plaies aux disciples pour qu'ils croient. La parole de Marie de Magdala ne leur suffisait pas. Maintenant, ils proclament haut et clair que le Seigneur a vaincu la mort. Mais Thomas ne se contente pas de ce « nous avons vu le Seigneur ». Alors, en homme de bon sens, il demande à voir et même à toucher les plaies laissées par la crucifixion sur l'homme qui est apparu. Et Jésus trouve sa quête légitime puisqu'il s'adresse directement à lui : « Avance ici ton doigt, regarde mes mains, avance ta main et mets-là dans mon côté ». Thomas alors reconnait en lui le messie. Il n'a pas eu besoin de toucher. Il a vu et a cru. Car en effet, le texte ne dit pas qu'il a mis sa main dans la plaie. Ce sont les artistes, qui ont reproduit différemment la scène.

Alors, bien sûr, des questions se posent à nous. Pour croire à la Résurrection, il a été nécessaire que Jésus ressuscité s'adresse lui-même aux disciples. Ils ont vu et cru de « première main », peut on dire. Pour Thomas, c'est différent : il n'était pas présent lors de l'apparition de Jésus et doit se contenter du témoignage de ses compagnons, leurs premiers pas dans la mission qui leur a été confiée : annoncer la bonne nouvelle. On peut alors qualifier Thomas de « disciple de seconde main », comme le fait le théologien suisse François Vouga. Et qu'en est-il de nous, qui n'avons connu ni Jésus, ni les disciples, qui vivons dans le temps de l'Eglise, depuis plus de deux mille ans, dans l'attente d'un retour du Christ et de la vie éternelle qui nous est promise. Après la mort ? Consolation pour ceux qui éprouvent dans leur chair et en leur âme les vicissitudes de la vie. Bien plus encore que pour Thomas, il est difficile pour nous de croire en ces évènements futurs que nous espérons pourtant de tout notre être. Et même si on y croit fermement, cela ne veut pas dire pour autant que nous ayons la foi.

Car « croire à » et même « croire en » n'est pas avoir la foi. Croire pour la majorité des chrétiens, aujourd'hui comme hier, c'est croire en l'existence de Dieu, c'est reconnaître que le monde a été créé par une puissance éternelle dont nous ignorons tout. Un Tout autre. Mais Jésus ? Qui était-il ? Et que signifie cette expression de Fils de Dieu ? Après tout, ne sommes- nous pas tous des enfants de Dieu. Les quatre évangélistes disent que Dieu l'a ressuscité et lui a fait une place à ses côtés, qu'il reviendra un jour parmi nous, et que nous-même aurons la vie éternelle. Est-ce suffisant pour être intimement convaincu ? Ne sommes-nous pas tous des «Thomas » qui ne demandent qu'à croire. mais sont la proie du doute.

En vérité, on ne trouve nulle part dans l'Ecriture un concept selon lequel la foi serait le simple fait de croire que Dieu existe. A part les athées convaincus, tout le monde croit en une puissance surnaturelle qui a créé le monde. Une constance dans le second testament. Les foules suivaient Jésus, mais pour croire qu'en le suivant, ils auraient le salut, il leur fallait une preuve, un miracle, un « acte de puissance ». Or avoir la foi, c'est justement croire sans preuves concrètes. Si on lit avec attention le texte, on se rend compte que c'est la parole des disciples que Thomas met en doute. Pas l'existence de Dieu. Ni même la Résurrection de Jésus. Thomas a eu besoin, comme les autres, de voir pour croire.

Il faut savoir que la foi, dans la Bible, est bouleversement et même affaire de lutte entre Dieu et le croyant et qu'elle l'est toujours : c'est vrai pour les prophètes qui essaient toujours de résister, d'une manière ou d'une autre, à faire ce que Dieu leur demande ou qui négocient avec lui la tournure que les évènements doivent prendre. La foi, selon ce que nous pouvons déduire de nos lectures bibliques, est faite d'allées et retours entre ce que nous lisons, ce que nous entendons, ce qu'on nous dit de Dieu, et ce que nous expérimentons. Car là est le point central. La foi, c'est faire l'expérience de Dieu, c'est comprendre au-delà du compréhensible, c'est saisir au-delà de l'intelligible. C'est entrer dans une relation personnelle avec Dieu qui n'a rien à voir avec les croyances aux dogmes de l'Eglise que l'on nous enseigne depuis des siècles.

Les dogmes, ce sont des paroles d'hommes. Or la foi, c'est une rencontre avec Dieu qui change notre perception de la vie et de la mort. Pour toujours ? Peut-être pas : tous les témoignages que nous avons de ceux qui ont fait l'expérience de cette rencontre avec Dieu, reconnaissent la difficulté de ne pas être, par moment, la proie du doute. On peut probablement avancer l'idée que la foi est du domaine de l'instant, et que, de ce fait, elle est toujours à renouveler.

Mais douter cela peut être aussi s'interroger sur sa propre foi ? Comme l'écrivait voici quelques années le philosophe et théologien Jacques Ellul dans un livre intitulé La foi au prix du doute : « Douter, c'est se demander si nous ne sommes pas remplis de croyances ». Ellul introduit dans sa démonstration une troisième thématique : la religion. Si je résume bien sa pensée, la religion est un effort humain pour s'emparer de la vérité tandis que la Révélation est une initiative de Dieu qui se fait connaître aux hommes et que l'on ne peut recevoir que dans la foi. On peut donc dire que la religion rassemble les hommes ; que la croyance les rassure ; et que la foi donne accès au mystère chrétien. La foi est un don du Dieu d'amour qui cherche à entrer en relation avec l'homme sa créature. C'est la foi de Jésus qui nous est donnée en exemple, et le Dieu de Jésus Christ, c'est le tout Autre, mais aussi le Père. C'est le Dieu en relation qui parle, aime et pardonne, qui interpelle l'homme en détresse mais qui se tait lorsque l'homme fait le choix du pouvoir, de l'orgueil, de l'autosatisfaction : l'homme peut tout, pensent certains, et même créer la vie, péché d'hubris par excellence.

« Notre Père qui es aux cieux ». Notre Père, celui de Jésus, celui qui nous a promis le Royaume. C'est en lui que nous devons mettre notre confiance. C'est vers lui seul que Jésus nous demande de nous tourner. Comme il l'a fait lui-même jusqu'aux moments ultimes de sa vie. Seulement la bonne volonté et une conduite exemplaire ne suffisent pas à produire l'expérience de Dieu. Les puritains anglais du XVIIe siècle l'avaient bien compris. Ils ont longuement exploré le sujet de la « conversion », qui est réponse à un appel de Dieu. La discussion entre révérends portait sur la possibilité ou non, pour un croyant, par la prière et une vie sainte de pouvoir « naître à nouveau », selon le critère formulé par Jésus à Nicodème. Pour les uns, c'était possible, pour les autres, non : seul Dieu pouvait amener l'homme à la foi. Aucune préparation n'était nécessaire.

Mais il ne faut pas pour autant confondre la foi avec l'émotion religieuse, qui n'est généralement que passagère. La foi, c'est la conviction, l'adhésion totale à quelque chose qui nous dépasse, que nous ne comprenons pas. C'est quelque chose qui sort du raisonnable et nous propulse dans le monde de l'extra -ordinaire. C'est aussi un « retour » à l'origine; ce n'est en aucun cas une démarche philosophique. Ni du mysticisme. La foi est réponse à un appel, et pour celui ou celle qui la reçoit, c'est d'abord un sentiment d'intimité avec Dieu, de confiance en l'amour de Dieu. Et cet amour que nous recevons nous donne la possibilité de « déplacer les montagnes », comme disait Jésus à la foule qui l'écoutait et refusait de le croire (Marc 11, 22 ss). Avoir la foi, c'est croire que la vie éternelle que Jésus nous a promise est déjà là maintenant, malgré les accidents et les douleurs de l'existence. Avoir la foi, cela ne veut pas dire seulement croire que Dieu existe, mais « vivre en fonction de Dieu ». C'est ressentir, dès maintenant, la chaleur de la lumière divine, puisque la réponse que nous apportons à l'appel de Dieu nous permet de goûter, dans l'instant, à cette vie promise

Mais attention, ce don n'implique pas que l'homme et la femme qui l'ont reçue, n'ont plus qu'à poursuivre leur vie comme avant dans une confortable assurance - ou encore en « prières », comme les mystiques médiévaux qui rejetèrent le monde qui n'était à leurs yeux que corruption, au lieu d'essayer de le changer. Le don de la foi doit être une force qui doit nous faire « soulever les montagnes » quelles que soient les difficultés qui sont devant nous. C'est ce que Jésus attendait des disciples. C'est ce qu'il attend de nous aujourd'hui. Parce qu'elle vient d'une expérience singulière et non d'un enseignement théologique, la foi doit nous rendre au contraire plus vivants, plus réels, plus ouverts au monde qui nous entoure.

Amen

Liliane CRÉTÉ

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