Prédication du 19 juillet 2015

Genèse 1, 31 et 2 1-3 ; Jean 3, 1-13

Qui est Dieu ?

Nous avons lu ce matin deux beaux textes. Le premier, considéré comme le plus tardif des textes du Premier Testament, est un hymne au Seigneur Dieu, créateur en six jours du Ciel et de la Terre et de tout ce qui y vit. Le second, montre Jésus, considéré comme Fils de Dieu, avec toute l'ambigüité du terme, ici présent comme révélateur des « choses du Ciel », choses que l'homme ne peut comprendre qu'en « naissant à nouveau » ou « d'en haut » Mais Nicodème, tout érudit qu'il est, ne comprend pas ce qui provoque un quiproquo et nous amène à nous interroger sur Dieu, ce qu'il était pour les Hébreux du temps de Jésus, et ce qu'il est pour nous aujourd'hui.

Et une première question se pose à nous : peut-on se fier aux récits bibliques ? Avec le premier Testament, nous avons en quelque sorte une biographie de Dieu et le mot n'est pas trop étrange puisque les auteurs des livres qui le composent lui ont donné des traits anthropomorphiques. D'où les actions et les réactions très « humaines » d'Elohim (dieu en hébreux), dont le nom, lorsqu'il devint le Dieu d'Israël, fut « Je suis qui je suis », nom indiqué par un tétragramme imprononçable, montrant bien ainsi qu'il est le « tout autre ». Ce qui est particulièrement intéressant, lorsque l'on veut tenter de comprendre qui est Dieu, c'est qu'il a beaucoup parlé, et même avant la création de l'homme. Il n'a pas d'interlocuteur alors il soliloque. Dieu se parle et il est très content de son oeuvre. Ses mots sont abrupts, définitifs et ainsi les auteurs du premier texte de la Genèse peuvent montrer à l'humanité la domination divine. Mais sa création reste imparfaite puisque le Mal y règne. A la fin du XVIIe siècle, le philosophe allemand Leibniz, que la question du mal sur la terre tourmentait, rejeta la conception augustinienne du péché originel et, s'interrogeant sur les imperfections du monde, avança l'idée selon laquelle rien n'arrive sans raison et Dieu avait choisi, parmi tous les modèles de mondes possibles, celui qui lui semblait le meilleur. J'aime cette définition.

Avec la création donc du « meilleur des mondes possibles », Dieu s'est offert des interlocuteurs doués d'intelligence, pour que Sa gloire lui revienne comme dans un miroir ; nous sommes mis sur la terre pour louer sa grandeur mais aussi pour travailler avec lui afin de poursuivre son ouvre, et le Premier Testament raconte à l'envie, tant par le mythe que par des faits historiques, les rapports tumultueux de Dieu avec le peuple qu'il s'est choisi ou plutôt, je crois, celui qui a répondu à son appel. Il nous apparait dans un premier temps versatile, passionné, terrible dans ses jugements et ses châtiments, mais aussi, semblable à un amant abandonné, ou un Père trahi par ses enfants. Ainsi le montre le prophète Osée : après avoir fait le procès d'Israël et tonné contre son peuple infidèle, Dieu lui confesse son amour (Os 112, 8-9):

« Mon coeur est bouleversé, toute ma pitié s'émeut. Je n'agirai pas selon ma colère ardente,
je ne reviendrai pas détruire Ephraïm, car je ne suis pas un homme mais Dieu
. »

Les exemples de son amour pour l'infidèle Israël/Ephraïm sont nombreux dans les livres prophétiques et nous constatons qu'à mesure qu'il s'universalise, Dieu, de démiurge terrifiant et capricieux devient un Père, et s'il châtie, c'est en Père aimant. C'est ainsi que le perçoit d'ailleurs Jésus Christ. « Nul ne connait le Père sinon le Fils », dit-il à plusieurs reprises. Peut-on dire alors que Dieu s'est transformé ? Ou bien n'est-ce pas plutôt la perception que nous avons de lui qui a changée ? Ce qui est sûr, c'est que notre Dieu, qui est le Dieu de Jésus Christ, rappelons-le, n'est pas immuable comme celui de Platon mais qu'il est entrainé dans la même dynamique que le monde. Le monde bouge, évolue, et Dieu aussi : c'est pourquoi, l'idée de transformation et l'idée de l'avènement d'une nouveauté doivent être pensées ensemble pour comprendre ce qu'il est pour nous. C'est pourquoi, à intervalles réguliers, et afin d'aider l'homme à garder le chemin qu'il a tracé, il a suscité des prophètes. En rapprochant les textes des prophètes des évangiles, nous prenons conscience de l'évolution de la perception divine et des rapports de l'homme avec le divin.

Dans la relation entre Dieu et l'humanité, Jésus ouvre une ère nouvelle dans la mesure où il est vu en libérateur des lois astreignantes qui se sont accumulées au cours des siècles chez les juifs - ainsi les bains rituels qui ne sont pour lui que tradition humaine et d'autres encore - pour ne garder que celles qui rapprochent de Dieu, appellent à la vie, font avancer le Royaume et se résument en ces deux commandements :

Le premier, c'est écoute Israël ! le Seigneur notre Dieu est un,
et le second : tu aimeras ton prochain comme toi-même
.

Se voit-il vraiment en Fils de Dieu ? Ou est-ce seulement une question de sémantique ? Il n'est pas vain de dire que nous sommes tous les fils et les filles de Dieu. Alors peut-on dire que Jésus se voit en prophète ? En vérité il ne parle de lui en tant que prophète qu'à la troisième personne. Il est clair néanmoins qu'il se considère d'une certaine façon comme un prophète et que tel un prophète, il sera rejeté par les siens et finalement mis à mort. Pour les juifs qui l'écoutent, en tout cas, il apparaît comme un maître et un nouveau prophète et peut-être même comme le nouvel Elie. Pour le grand théologien allemand Gerd Theissen, et je suis d'accord avec son analyse, Jésus a accepté les deux rôles de maître et de prophète. Dans le premier rôle, il a connu le succès, dans le second rôle, l'échec qui mènera à la mort. Dans ces deux rôles, dit encore Theissen, Jésus a manifesté son charisme en accueillant les attentes de son peuple et en les transcendant.

Jésus est en vérité plus qu'un maître et un prophète. Lui-même a pleinement conscience d'être envoyé par Dieu pour remplir une mission qui est avant tout d'annoncer le Royaume, que cette mission sera un échec - puisque le peuple finalement le rejettera - mais aussi, que la mort n'est pas une fin mais un nouveau commencement. La prédication de Jésus est en général franchement apocalyptique. Il remet debout les hommes, afin de les entraîner dans le monde de l'a-venir, ce Royaume qu'il attendait de son temps, qu'il n'a cessé d'annoncer, et qui, d'une certaine manière, est déjà là, puisqu'il intervient dans la vie de chacun de nous pour peu que nous entendions son message. « Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. »

Son enseignement ne fut pas compris par tous en son temps, ou fut mal compris et il l'est encore aujourd'hui. Comme Nicodème, nous avons du mal à comprendre ce que signifie « naître à nouveau » Ou d' « en haut ». Seulement après la mort et la résurrection de Jésus, ses disciples en saisirent la signification. Ses paroles devinrent alors pour eux une force agissante, comme elles devraient l'être pour nous aujourd'hui surtout lorsque nous traversons des zones de turbulences et des périodes de doute. Jésus nous mène sur une route qui doit changer notre vie puisqu'elle mène à Dieu, et si nous nous laissons porter par son message, nous sentirons sur nous, dès maintenant, le souffle vivifiant de l'esprit divin. Les formulations peuvent changer avec les époques, et les récits évangéliques peuvent nous paraître un peu naïfs, voire peu crédibles, mais ce qui est éternel, quels que soient les mots employés, demeure vérité vivante. La création du monde n'est pas due au hasard, elle est trop parfaite. Du moins je le pense. Mais aussi, comment pourrions-nous imaginer un être suprême, créateur du ciel et de la terre, si l'Esprit saint n'avait pas soufflé sur nous pour nous mettre en contact avec lui ? Je ne le répèterai jamais assez : Dieu appelle chacun et chacune d'entre nous à faire alliance avec lui pour construire le « meilleur des mondes possibles ».

Suivons Jésus. Il nous met en route. Il nous accompagne sur cette route. Il marche devant nous. De la Loi juive, il a gardé ce qui libérait l'homme et le rapprochait de Dieu. Il ne l'a pas abolie, comme on l'a dit trop souvent ; bien au contraire, il l'a accomplie et ce faisant, lui a donné un autre sens. Il ne nous invite pas seulement à avoir foi en Dieu, à l'aimer, à l'honorer et à faire du bien à notre prochain ; il nous invite à changer notre compréhension de la loi et des rites et, partant, de notre relation à Dieu. Jésus nous arrache à nos idées et à nos passions trop « mondaines » ; il ne nous demande pas de nous retirer du monde, mais bien au contraire d'appliquer son enseignement dans notre vie ; et il nous apprend à garder des moments de disponibilités dans le bruissement du quotidien, pour nous laisser remplir par la présence de Dieu et nous préparer à la plénitude de la vie dans l'éternité. Nous vivons une époque de disette intérieure ; nous sommes pauvres en esprit. Le matérialisme nous envahit. Le Christ nous rappelle que Dieu nous aime et nous cherche, malgré tout. Alors laissons-nous trouver.

Le monde n'a sans doute plus besoin de prophète : il suffit à l'homme de suivre Jésus pour connaître Dieu le Père et l'aimer. Il veut qu'on l'aime, que l'on s'abandonne à lui et que l'on agisse par amour pour lui, non par peur, par contrainte ou par habitude. Nous n'avons pas besoin de lui offrir des holocaustes pour qu'il nous agréé et nous aime. Bien au contraire, ceux qui s'appuient sur leur comportement exemplaire et sur le bien qu'ils font autour d'eux pour penser qu'ils sont agréés par Dieu se trompent. Nicodème est un sage. Mais il n'a pas compris, ou plutôt pas compris encore qui était Jésus, et ce qu'il voulait de lui. Il n'y a pas hésitation mais incompréhension. Le Jésus johannique ne cesse d'ailleurs de jouer sur l'équivoque, le malentendu, afin de faire sortir ceux qui l'écoutent de leurs convictions et de leurs espérances en un Messie qui viendrait les délivrer de l'occupant romain et redonner à Israël la fierté et le bonheur d'entant. Nicodème, homme intègre s'il en est, s'accroche à ses croyances. Certes, c'est un homme de foi, respectueux des dix Paroles. Mais Jésus demande autre chose. Il veut que nous soyons pris dans la dynamique de la foi qui consiste à saisir totalement la personne pour la mettre en relation avec l'ultime. Une autre manière de dire qu'il faut « naître d'en haut » Nicodème, comme aussi les disciples de Jésus, ne comprendront qu'à la Résurrection de Jésus.

La foi en Dieu ouvre un avenir pour celles et ceux qui mettent l'espérance au coeur de la vie chrétienne. La foi met à mal les doutes et les peurs et touche à la personne humaine, telle qu'elle est vraiment, c'est à dire tout ce qu'elle porte en elle au plus profond de son identité et elle crie à notre âme qu'il est possible, en faisant abstraction de tout ce qui a été dit sur ce qui fait ou non le bon chrétien, de parvenir à Dieu. Car les chemins sont multiples. On le voit clairement en lisant les quatre évangiles, et tout particulièrement l'évangile selon Jean, dont la communauté s'est finalement scindée en trois groupes : certains retournèrent à la Synagogue ; d'autres rejoignirent les mouvements gnostiques, le troisième groupe se replia sur lui-même avant de rejoindre la Grande Eglise, celle dite de Pierre. Et de Paul En vérité, le texte biblique, dans sa diversité des interprétations, montre que de nombreuses portes s'ouvrent devant nous. Lorsque la foi nous met en relation avec le divin, lorsqu'il s'agit de la foi dans le Dieu de Jésus Christ, nous sommes entraînés irrésistiblement vers une vie de plénitude. C'est un oui que nous prononçons à la vie parce que nous avons l'intuition que la vie est bonne, que le monde est vivable, même s'il mériterait d'être franchement amélioré.

Amen

Liliane CRÉTÉ

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