Prédication du 26 juillet 2015

Psaume 42 ; Job 23

Où est Dieu ?

Le mutisme de Dieu devant les malheurs du monde et les appels de ses enfants ne cessent de nous questionner, de nous tourmenter. Pourquoi Dieu n'agit-il pas ? Pourquoi ce silence ? Nous pourrions aujourd'hui pousser les mêmes cris que le psalmiste, ou Job, victime innocente, et tant d'autres personnages de la Bible encore. Que fait Dieu lorsque ses enfants souffrent et meurent ? Pourquoi reste-t-il silencieux lorsque ses enfants l'appellent dans un cri de détresse et d'amour ? Dans les camps de la mort, quelle victime de la Shoah ne s'est posé cette question : où est Dieu ? Ce qui fit dire à un compagnon d'Elie Wiesel, devant la longue agonie d'un enfant pendu, que Dieu lui-même était au bout de la corde. Le bourreau avait ce jour-là pendu Dieu. Il reste que devant le silence incompréhensible de Dieu, l'homme se pose toujours une même question : pourquoi ? Et que répondre à ceux qui nous disent, moqueurs : « Où est ton Dieu » ? « Existe-t-il seulement ? ». Peut-être est-il mort ? » Le psaume 42 apporte la plus magnifique des réponses. Le psalmiste, certes, reproche à Dieu de l'avoir oublié dans son malheur ; mais il termine son chant par une proclamation de foi :

« Pourquoi être abattu, pourquoi gémir sur toi-même ? Attends Dieu ! Je le célébrerai encore ; il est mon salut et mon Dieu » (ps 42, v.12)

Un Dieu muet est impensable pour le peuple de l'Alliance. De même qu'un Dieu absent. C'est pourquoi le silence de Dieu occupe une telle place dans le Premier Testament :

« Vers toi, Yahweh, je crie... de peur que, toi muet, je ne ressemble à ceux qui descendent dans la fosse » (Ps 28,1): Une plainte, un cri répété au fil des pages: « Yahweh, pourquoi te tiens-tu si éloigné » ; « Que mon cri parvienne jusqu'à toi » ; « Pourquoi te caches-tu au temps de la détresse » ?

« Ecoutes ma plainte », dit Job : « Je t'appelle au secours et tu ne réponds pas ; je me tiens debout pour que tu fasses attention à moi ». Et encore ce cri : « Ah ! s'il y avait quelqu'un pour m'écouter ! »

Désarroi de l'homme croyant devant le silence de Dieu. Pourquoi ne répond-il pas à son appel, maintes fois répété. En restant muet, Dieu donne au Juste l'impression qu'un mur a été élevé entre eux. Peut-être que Dieu parle, mais il n'entend pas sa voix :

« Il m'a emmuré pour que je ne sorte pas ; il a fait peser des chaînes sur moi. J'ai beau crier et appeler au secours, il ferme tout accès à ma prière. Il a muré mon chemin avec des pierres de taille ; il a fait dévier mes sentiers », se lamente Jérémie. (Lm 3, 7-9)

Explorant le mystère du mutisme de Dieu, le Second Esaïe en vient à penser que le silence pèse parfois à Dieu autant qu'à l'homme: « J'ai gardé le silence depuis longtemps, dit Yahweh par la bouche de son prophète; je me suis tu, je me suis contenu. Comme celle qui enfante, je geins, je souffle, je suis haletant" (Es 42,14). Et plus loin, il clame : « Sourds, entendez ! Aveugles, regardez et voyez ! Qui est aveugle, si ce n'est mon serviteur ? Qui est sourd comme mon messager que j'envoie ? [ .] Sourds, entendez ! Aveugles, regardez et voyez ! » A quoi bon parler à son peuple puisqu'il n'a rien voulu entendre. Le peuple souffre de ce silence, mais il est clair que Dieu aussi, souffre de ne pas être écouté par ses enfants.

Sans doute sommes-nous partis d'un malentendu. On nous a dit et répèté que Dieu est tout puissant, qu'il a mis en ordre le chaos et qu'il a tout créé : le soleil, les étoiles, les plantes, les bêtes, les hommes; qu'Il règne sur le ciel et sur la terre et qu'il est sage et miséricordieux. Alors comment peut-il laisser souffrir des innocents ? On l'a imaginé dans les Cieux, entourés de ses anges, et on lui a opposé Satan, plongé dans un étang de feu avec ses mignons. L'Eglise, un temps, a même imaginé les anges gardiens, des êtres invisibles que Dieu aurait créés pour nous protéger, et on a remplacé peu à peu le Dieu libérateur de Jésus Christ par un Dieu comptable, qui pèserait les bonnes et les mauvaises ouvres des hommes pour décider de leur lieu de séjour après la mort, et pendant longtemps on a lié malheur et péché.

Il me semble que nous devrions avoir toujours présent à l'esprit le fait que Dieu nous a laissé la responsabilité du monde et donc de l'humanité. Il nous a voulu libre d'agir par nous-mêmes et, il attend que sa volonté se fasse sur la terre comme au ciel, ainsi que nous le disons chaque jour dans le « Notre Père ». Il est clair qu'il ne veut pas se substituer à notre responsabilité éthique ; mais cela, c'est difficile à l'homme de l'admettre. Dieu est à nos côtés mais il n'est pas là pour faire des miracles ; il est là pour nous aider dans le cheminement de la vie. Il nous parle, mais nous ne l'entendons pas parce que nous sommes obsédés par nos préoccupations et que ce que nous attendons de lui, comme les foules qui suivaient Jésus, c'est un « signe », un « acte de puissance ». Comme nous aimerions qu'il arrête les trains fous, retiennent les avions en perdition, le couteau du tueur impitoyable, la maladie qui ronge. Quand la terre tremble, se fend et englouti hommes et bêtes, nous nous interrogeons ? Où est Dieu ? Comme nous aimerions qu'il réponde à nos prières.

Mais ce n'est pas ainsi, qu'il faut comprendre la relation que l'humanité a avec son créateur. Dieu a créé le monde en dehors de lui et il s'est retiré au bout de six jours afin de faire une place à l'homme. Et celui-ci, en mangeant le fruit de l'arbre du Bien et du Mal, est devenu responsable de son comportement comme aussi du bon ordre du monde. Oui, lui, le Tout-puissant, de sa propre volonté, a créé des êtres libres d'agir par eux-mêmes et sans doute, les vieux prophètes d'Israël avaient raison de penser que Dieu souffrait lorsqu'il voyait ses enfants se mal conduire. Dans cette souffrance que nous ressentons devant le silence de Dieu, nous avons l'impression d'être des orphelins abandonnés. Mais je crois que l'on oublie trop souvent que Dieu est esprit, et que les créatures, nous, ne peuvent l'atteindre qu'en esprit. Ne confondons pas Dieu et Superman. Nous n'entendons plus sa voix, nous ne ressentons plus sa présence. Nous pensons qu'il s'est retiré. Peut-être qu'il nous parle mais, nous n'entendons pas sa voix, parce que nos préoccupations font un écran entre lui et nous. Sa voix est parfois inaudible - rappelez- vous d'Elie dans sa caverne : Dieu s'adressa à lui avec une « voix de silence ». Mais Elie, l'homme de foi, l'entendit. Et il comprit ce que Dieu voulait de lui.

Sa parole, nous la recevons depuis l'aube des temps, et nous la recevons tous les jours. Mais nous ne comprenons pas toujours son message, ou nous n'en faisons pas bon usage et nous nous égarons hors du chemin de la vie « bonne » qu'il a tracé. Croyez moi, Dieu; est toujours prêt à écouter notre plainte. Parlons lui, comme Jésus le faisait, en s'écartant sur la montagne. Elevons notre voix vers lui, dans les chants du dimanche ; élevons nos voix vers lui dans notre prière du soir ou du matin. Ou tout simplement dans le silence d'une chambre close, ou d'un lieu solitaire. Ouvrons lui notre coeur. Nous n'avons pas besoin de prononcer des mots. Notre moi intérieur s'ouvre vers lui et le rejoint. Nous voyons que Jésus lui-même a connu cette détresse. Le Père m'entend-il ? Peut-il éloigner de moi la coupe qu'il sera seul à boire Notre moi intérieur s'ouvre vers lui et le rejoint. Jésus lui-même a connu cette détresse, alors qu'il se trouvait dans le jardin de Gethsémané : le Père m'entend-il ? Peut-il éloigner moi la souffrance qui m'attend ? Selon Luc, un ange apparut du ciel pour lui redonner des forces. Ses disciples, ses amis, eux, dormaient. Touché par la souffrance de Jésus, l'ange (peut-être un passant) s'approcha de lui pour le réconforter. Les anges ont fait leur temps, mais nous, les humains, sommes là pour répondre à la demande de l'Eternel. Il nous a confié sa création. Et tant pis si les ses voies nous restent obscures. Faisons de notre mieux pour panser les blessures des uns et des autres. N'abandonnons personne en chemin, ne baissons pas les bras, ne nous laissons pas découragés par l'ampleur de la tâche. Agir, c'est ce que Dieu attend de chacun d'entre nous.

Avec la mort du Christ et sa résurrection, le royaume s'est mis en marche. Nous devons croire et espérer « malgré tout », et prendre conscience que Dieu est toujours présent, même s'il ne communique pas toujours. Même si nous avons parfois l'impression qu'il se tient « en retrait », nous devons espérer dans le présent autant que dans l'avenir ; plus encore, peut-être, sachant que l'espérance est au centre même de la foi chrétienne, non à la fin. « Le christianisme, comme le dit si bien Jurgen Moltman, est tout entier eschatologie, c'est-à-dire qu'il n'est pas seulement à venir. Et c'est à nous de gérer le présent, et de le faire avec détermination et courage, malgré les malheurs qui nous entourent, malgré les injustices, malgré les souffrances, Mais pour cela, il faut la foi, sans laquelle l'espérance ne peut être.

La foi est confiance ; elle est le lien qui unit à Dieu. Elle est la force qui nous fait avancer dans la vie et avancer sans crainte ; c'est un oui que nous prononçons à la vie parce qu'elle est bonne « malgré tout », et que Dieu, en nous confiant le monde, nous a donné le pouvoir de la rendre meilleure. La foi en Dieu, c'est l'espérance en une vie où les tourments sont surmontés parce qu'elle nous permet de maintenir le cap malgré les vents contraires qui nous poussent à rebrousser chemin alors même que nous sommes invités à rejoindre la grande chaine des bonnes volontés qui s'unissent pour défendre les causes justes, et secourir ceux qui souffrent et n'en peuvent plus. La foi, liée à l'espérance, est ce qui fait tomber les vents contraires et nous permet de poursuivre notre route et d'embrasser la vie, avec ses vents de tempête inévitables, mais aussi ses alizés.

Dieu n'est pas absent. Il est dans nos prières, dans nos chants de louanges, dans nos cris de détresse, dans nos révoltes. Il est dans la beauté du monde, dans l'âme humaine, dans toute vie. Regardez la majesté des arbres, la beauté des bourgeons naissants, des feuillages et des fleurs aux mille couleurs, et souvenez-vous avec reconnaissance que cette nature, c'est lui aussi qui l'a créée.

Et sachez que lorsque nous disons : « Ah, si je pouvais parler à Dieu », nous rompons déjà le silence.

Amen

Liliane CRÉTÉ

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