Prédication du 2 août 2015

Exode 3, 1-10 ; Galates 3, 19- 29 ; Marc 1, 21-34

Dieu le libérateur

Les textes que nous avons lus ce matin ont ceci en commun : ils parlent de liberté, de libération, de délivrance, des thèmes qui nous sont chers : délivrance du malheur d'un peuple pour le premier, délivrance de la malédiction de la Loi pour le deuxième, délivrance de la maladie et des démons qui aliènent l'homme, pour le troisième. Et délivrance du dogme populaire de la rétribution individuelle pour toute faute commise. Dans chaque souffrance, les juifs et d'autres peuples à l'époque, voyaient une épreuve divine : chaque malheur était ressenti comme une punition de Dieu. Le mal ne pouvait être gratuit : l'homme était responsable par son comportement de la colère de Dieu. La vindicte divine pour les chrétiens - du moins depuis Augustin, au IVe siècle - poursuivit même le pécheur au-delà de sa vie terrestre et le châtiment devint alors éternel. La souffrance de ceux condamnés selon l'Eglise aux flammes de l'enfer, ne cesseraient jamais. Même le purgatoire, lieu de purification « provisoire », qui n'a pas sa place dans la Bible, fut compris comme un lieu de douleur. Dieu châtie bien après la mort. Que s'est-il passé ? Comment le Dieu libérateur qui s'adressa à Moïse au Sinaî, l'invitant à rassembler son peuple pour le conduire vers une terre de lait et de miel, et qui des siècles plus tard envoya Jésus Christ pour nous délivrer des lois étouffantes du judaïsme, a-t-il pu se transformer en un Dieu vengeur, comptable des fautes des hommes et, comme un contrôleur des impôts, les poursuivant après leur mort pour recouvrement de leurs dettes ?

La réponse est claire : il s'agit là d'une perversion du christianisme. C'est pourquoi j'aimerais que nous nous arrêtions sur le texte de Marc, qui raconte le premier « miracle » de Jésus parce que cet épisode, qui lance sa mission, montre un Dieu qui délivre, redonne la vie ; un Dieu qui va remettre l'homme debout et mettre fin à la logique de la dette.

Le peuple Juif attendait un Messie qui viendrait mettre un terme aux souffrances terrestres ; les prophètes l'avaient annoncé : le Dieu de la libération et de l'Exode enverra un Sauveur qui appellera son peuple hors de l'oppression et établira le royaume sur la terre. Et voici qu'un jour arriva Jésus ; il prêcha au milieu d'eux et sa première action selon Marc, fut de délivrer un démoniaque dans une synagogue (Mc 1, 21-28). Le choix de ce miracle parmi tant d'autres est significatif : pour l'évangéliste, Jésus est avant tout le libérateur : l'homme possédé était aliéné, exclu de la communauté ; il n'avait plus même de voix : le démon parlait à sa place. En chassant le démon par la puissance de la Parole, Jésus libère l'homme et le rend à son humanité. Étant donné que l'espérance messianique et eschatologique était dans l'air du temps, ce premier miracle public peut être compris comme le premier combat des Derniers Temps, annonciateur de la proximité du règne de Dieu. « Sa renommée se répandit aussitôt partout dans toute la région de Galilée », dit Marc. Parole libératrice qui stimule et met en marche.

Le deuxième récit de miracle de l'évangile selon Marc est la guérison de la belle-mère de Pierre. Là encore, il y a délivrance et mise en marche. : « la fièvre la quitta et elle se mit à les servir ». Après la belle-mère de Pierre, Jésus guérit encore des malades et chassa des démons. L'idée de sanction, de rétribution pour le péché commis, n'a pas sa place dans les Evangiles. Jésus guérit au nom du Père, et pardonne au nom du Père. A nous, il est seulement demandé de croire. Crois et marche; Crois et lève-toi ; Crois et va. Crois et sers.

Au nom de Dieu, Jésus a libéré l'homme mais il faut bien le dire, même si nous ne croyons plus au dogme de la rétribution individuelle pour les péchés commis, de même que nous ne croyons plus aux peines éternelles de l'enfer, nous devons toujours faire face au problème du mal : qu'on ait ou non la foi, le Mal malheur, nous le constatons chaque jour, est toujours présent dans le monde. La foi en vérité, fait éclater le problème du Mal : croit-on en Dieu malgré le Mal ou à cause du Mal ? Question que notre besoin d'absolu nous amène à poser, comme aussi cette autre : le Mal serait-il là pour montrer à l'homme où est le Bien ? Ou pour faire germer en lui la nostalgie du Bien ? Ou même, sans le Mal, est-ce que nous chercherions Dieu ?

A ces interrogations métaphysiques qui nous tourmentent d'autant plus qu'elles sont sans réponses, est-ce que nous ne pourrions substituer un autre questionnement plus prosaïque, plus réaliste, et finalement plus évangélique: que pouvons-nous faire pour améliorer l'existence humaine afin que le Bien l'emporte partout sur le Mal, c'est-à-dire afin que les justes ne souffrent plus pour et par les injustes. Je ne crois pas à la fatalité, je ne crois pas non plus que Dieu ait voulu une humanité souffrante. Et je ne crois pas à la douleur libératrice, à l'« imitation » de Jésus Christ par la souffrance. Je n'aime pas cette image doloriste du christianisme. Alors je vous en propose une autre : celle du croyant partenaire de Dieu dans la création Jésus l'a délivré de ses démons et l'a mis en marche par l'autorité des pouvoirs que Dieu lui a conférés, voici deux mille ans. Mais il n'a pas dit que le mal cesserait ; il n'a pas dit non plus que la délivrance signifiait la fin de la Loi. En tant qu'éthique, la loi existe toujours, mais dépouillée de tout ce qui peut entraver la progression du chrétien vers l'ultime : Dieu. Et il nous a confié le monde, ne l'oublions jamais.

A nous de faire en sorte que notre piété, ou notre foi, soit utile C'est ce que réclame de nous d'ailleurs l'apôtre Paul, l'athlète du christianisme. Dans I Timothée, 4.8, conseillant au chrétien de s'exercer à la piété, il écrit que la piété, contrairement à l'exercice physique, est utile à tout puisqu'elle possède la promesse de la vie, de la vie présente comme de la vie future.

Paul n'a pas connu le Jésus terrestre, mais il a eu la vision du Christ ressuscité et il a été transformé. Son message est donc post-pascal. C'est pourquoi son enseignement diffère parfois radicalement du message de Jésus et finalement le modifie et nos Eglises, en particulier celles de la Réforme, ont parfois trop tendance, me semble-t-il, à confondre Jésus et Paul. Par ses paraboles et ses miracles, Jésus, lui, annonçait la fin des temps et l'arrivée du Royaume. Son discours était le plus souvent eschatologique. Il nous préparait à une autre vie qu'il sentait proche et d'ailleurs, avoir pouvoir sur les démons, chasser les démons, était vu au temps de Jésus comme le signe de l'approche des Temps nouveaux. Jésus pensait que sa mission était de nous y préparer. Lui-même se sentait prêt à mourir pour que vint le plus vite possible ce moment ultime.

Entre la prédication de Jésus, que nous rapporte Marc, et la conversion de Paul, il y a eu Pâques. Paul n'a pas à annoncer la proximité du règne, mais il proclame que la venue et le règne de Dieu sont devenus évènements dans la crucifixion, l'élévation, la résurrection du Christ, et il est l'un des premiers à mettre en pratique le message évangélique. Par sa vie nouvelle en Christ, il prend part à l'action et à l'histoire de Dieu avec les hommes. Aux communautés qu'il a formées, il prêche la liberté, mais pour lui, l'homme n'est libéré que pour devenir esclave, ce paradoxe, vous le savez, est repris par Luther et par tous les protestants après lui, en théorie du moins : la justification par la foi fait entrer le chrétien dans une éthique de liberté et de service : Justifié par la foi, et donc libéré de la préoccupation ultime de l'homme qu'est le salut, le chrétien peut devenir un « serf » pour son prochain, écrit Luther dans la Liberté du Chrétien. Si tel était le cas pour tous, si nous étions un peuple de « saints » en marche pour faire avancer le règne de Dieu sur terre, pourrions-nous dire que nous aurions vaincu le Mal ? Sûrement pas.

Les nobles convictions et les réalités vécues n'évincent en rien le problème du Mal, mais le reconnaître, c'est déjà nous amener à chercher la bonne route pour naviguer au milieu des écueils de notre vie terrestre. Par notre bonne volonté, notre action et un comportement responsable, j'insiste particulièrement sur ce dernier point, nous pouvons sûrement atténuer les effets du Mal/Malheur. Un premier pas serait de nous interroger sur le sens que nous donnons au mot « liberté ». Car être libre, cela peut être s'abandonner à ses instincts, sans se préoccuper des conséquences, pour soi et les autres ; cela peut conduire à vivre hors des lois, indispensables pourtant dans toute société pour empêcher les plus forts d'écraser les plus faibles, ou, à rejeter la morale la plus élémentaire, pris dans l'ivresse d'une liberté mal comprise ; ou encore, c'est s'abandonner au vertige du néant.

La liberté que Jésus nous offre est autre : elle s'accompagne d'une soumission à sa parole qui est parole d'amour. Et donc, son appel à l'obéissance est le contraire de tout légalisme. C'est un appel de grâce, un commandement de grâce qui doit nous pousser vers le monde, non s'en écarter. Chacun à sa manière, chacun selon sa force, sa vocation, ou son talent, est appelé à rendre ce monde plus beau, plus paisible, plus juste, plus joyeux. Dieu a besoin des hommes, et si nous sommes rendus libres, c'est justement pour discerner Sa volonté et travailler avec lui. Nous devons agir, autour de nous, ou au loin, peu importe ; avec de grands moyens ou de petits moyens, peu importe. Ce qui compte, c'est d'agir. Nous aimerions mettre un terme aux conflits qui endeuillent notre planète, empêcher les pôles de fondre, faire qu'il n'y ait plus de famine, de tremblements de terre, d'inondations et autres catastrophes dites naturelles, ce que nos amis anglo-saxons appellent les « actes de Dieu », et nous nous sentons impuissants et découragés. Mais il faut que nous comprenions qu'un sourire offert, une main tendue, un regard attentif, peuvent atténuer une peine, éclairer une solitude, calmer une douleur ; il faut que nous sachions que partager les joies et les chagrins, faire taire les rancunes tenaces ; mettre fin à des conflits familiaux, renouer les fils d'une amitié abandonnée ; apporter ses deux poissons et ses cinq pains, c'est déjà répondre au commandement de grâce du Seigneur et c'est remplir notre coeur de joie.

En tant qu'hommes et femmes libres d'agir et de vouloir, nous devons et pouvons trouver notre épanouissement dans cette participation à l'oeuvre de Dieu. Albert Schweitzer conseillait à ses catéchumènes : « Surtout, restez toujours en pleine action. Vous ne pouvez savoir ce qu'est l'action et quel rôle elle joue dans la vie intérieure. Que vaudrait un homme qui n'agit pas, qui n'utilise pas ses dons et ses forces et toutes ses possibilités pour apporter son aide là où des hommes en ont besoin. » Et il rappelait le « sursaut de joie » que le croyant éprouvait après une bonne action. La bonne action, disait-il est « une source de vie indispensable à l'âme ».

Agir, c'est également prier. Prier Dieu, encore et toujours, pour qu'il nous délivre du mal et pour qu'il nous conserve les plus précieuses des libertés : la liberté de conscience et la liberté d'action.

Amen

Liliane CRÉTÉ

haut

retour