Prédication du 9 août 2015

Jonas 1 et 2

Le livre de Jonas, sur le mode de la parabole, raconte une histoire, et comme toute histoire, il comporte un sujet, des personnages, une idée force. Le sujet est le repentir et le pardon les personnages principaux sont Dieu et Jonas, son prophète, et les personnages secondaires, les marins du bateau sur lequel Jonas, désobéissant à Dieu, s'est embarqué, et bien sûr les Ninivites. Tous ces personnages secondaires sont païens. L'idée-force, c'est de montrer que Dieu peut, dans sa grande miséricorde, se repentir de vouloir punir, repentir étant pris ici dans le sens hébreu de retour ou de conversion : les Ninivites se sont convertis, ont exprimé leur repentir et Dieu est revenu sur sa décision de détruire Ninive. Un seul verbe : Shub. Si important est le livre pour le peuple Juif que chaque année, à la fête de Kippour, il est lu en entier dans la synagogue.

Mais le livre de Jonas nous pose aussi une question, du moins les deux chapitres que nous avons lus ce matin : peut-on fuir Dieu ? Peut-on refuser une mission qui nous est confiée parce que le poids est trop lourd pour nous. et parfois aussi parce qu'elle va à l'encontre de ce que nous dicte notre conscience. Ce qui est le cas de Jonas le petit prophète. Il a été chargé par Yhwh d'une mission : aller prophétiser les Ninivites, peuple dont les abominations ne se comptent plus, afin qu'il puisse recevoir son pardon ; et Jonas est si confiant dans le pouvoir de son Dieu qu'il est sûr que les Ninivites, c'est-à-dire les Assyriens, lorsqu'il leur annoncera qu'ils ont trois jours pour demander pardon et que sinon, ils seront détruits, obéiront et seront pardonnés. Et cela il ne peut l'accepter. Comme nous ne pouvons accepter aujourd'hui, au nom du Christ, que l'on nous parle de pardonner aux assassins, aux tortionnaires, aux terroristes qui chaque jour commettent les crimes les plus abominables, des crimes à nos yeux humains, impardonnables. Oui, Dieu apparemment a compassion des Ninivites, alors Jonas fuit pour ne pas être un instrument de la compassion de Dieu.

Et il fuit le plus loin possible. Comme Eli, au temps du roi Achab et de la reine Jezabel, avait fui au lieu de poursuivre la mission que Dieu lui avait confiée. Par peur, par désespoir. Eli était si désespéré qu'il en vint à demander la mort. Jérémie aussi avait décrit en termes déchirants le poids de la parole divine : (Jer 20 7-9)

O Eternel, tu m'as séduit, et je me suis laissé séduire ; tu as eu le dessus, tu as vaincu. Je me dis bien : je ne veux plus penser à lui, ni parler en son nom ! Mais alors, il y avait au dedans de moi comme un feu brûlant, contenu dans mes os ; je m'épuisais à le dompter, mais j'étais vaincu.

Et rappelez-vous le cri de Moïse à Dieu : Efface-moi du livre que tu as écrit !

Jonas a cru fuir Dieu, mais Dieu était toujours là. A bord, Jonas sentait toujours sa présence. Alors, lorsque la tempête se déchaina, mettant en danger la vie des marins à bord, il se réfugia au fond du navire et quand les marins, devant l'impuissance de leurs dieux demandèrent à Jonas qui étaient son Dieu et de quel pays il venait, Jonas répondit en prophète, démontrant que son Dieu, le Dieu du ciel et de la terre, était maître des éléments et que pour calmer la tempête, il fallait qu'il le jette à la mer puisqu'il était la cause de sa fureur. Et c'est ainsi que Jonas, suscité par Dieu pour aller convertir les Ninivites, convertit les marins païens. Vous connaissez la suite : Dieu suscita un gros poisson qui avala Jonas. Le gros poisson, c'était une représentation du Sheol, le lieu des morts. Mais Jonas, après trois jours de prière de repentir à ce Dieu auquel il voulait échapper, fut délivré. Il partit alors pour Ninive remplir sa mission, et les ninivites se sont vêtus de sac, même le bétail, pour montrer leur repentir et Dieu a pardonné. Je vous signale que le livre de Jonas a été écrit bien après la destruction de Ninive : Dieu avait fait ouvre de justice car ils ne s'étaient en vérité jamais repenti, ou seulement un court moment, par peur.

Nous ne sommes plus au temps biblique. On dit que Jean le baptiseur a été le dernier prophète du Premier Testament, puisqu'il annonça la venue de Jésus le messie Et Jésus, au nom de Dieu, demanda à tous les hommes, les juifs d'abord, les païens ensuite d'aimer leur prochain comme soi- même, et même, si quelqu'un les frappaient sur une joue, de tendre l'autre. Bien difficile à accepter. Nous nous reconnaissons tous, je crois, en Jonas. Nous trouvons souvent que ce que Jésus, au nom de Dieu nous demande, est bien difficile et même parfois impossible à accepter. Et d'abord, qui est le prochain ? Tout homme, toute femme sur la terre puisque nous sommes tous des humains ? Ou bien le voisin, le parent, celui dont on est proche ? Celui que l'on aime ?

Il ne s'agit pas seulement d'une question de sémantique (les Anglais traduisent le « prochain » par « le voisin », justement, ce qui clarifie la situation mais ne résout pas le problème) On peut comprendre aussi que le prochain est celui qui souffre et qui a besoin de nous. Mais tous les autres ? Pouvons-nous les aimer ? On ne peut aimer par commandement, disait Kant. Les quakers, des gens admirables, ont pris au sérieux le commandement divin. « Tu ne tueras pas » (en réalité « tu ne commettras pas de meurtre ») Mais se laisser tuer est une chose, laisser tuer son prochain parce que l'on ne veut pas porter la main sur un agresseur, en est une autre. Si j'ai parlé des quakers, c'est parce durant la guerre de Sécession, ils refusèrent de combattre ; mais pour protéger leur famille lors de la marche des troupes de Grant sur Atlanta, ils prirent leurs fusils pour la défendre et tuèrent sans hésitation.

Dieu a-t-il pardonné aux soldats qui commirent de tels crimes ? A-t-il pardonné aux croisés qui naguère, au nom de Jésus Christ, se conduisirent de façon abominable dans tout l'orient ? A-t-il pardonné à Hitler, à Pol Pot, à Staline, à tant d'hommes dont les mains sont couvertes de sang ? Nous espérons qu'ils ont disparu définitivement après leur mort, nous espérons qu'il ne reste rien d'eux, pas même une parcelle infime du souffle divin, c'est-à-dire de l'âme, qui avait fait d'eux des êtres humains parce qu'on ne peut leur trouver une excuse pour leurs crimes. Dieu peut-être... Nous, nous sommes aussi révoltés que le petit Jonas à propos des Ninivites.

La religion juive, est marquée par l'éthique. Le Dieu de Jonas, contrairement aux divinités des peuples voisins qui se conduisent selon des critères humains forts débridés, disons-le, n'a qu'une exigence : l'aimer et aimer son prochain comme soi-même. Mais c'est dans la liberté que nous devons aimer. L'homme est autonome, et donc il est responsable de sa décision. C'est à nous de décider si nous faisons ce que Dieu nous demande, si nous écoutons et transmettons sa parole ou pas. Seulement il arrive parfois et même souvent, que le croyant, une fois prise la décision de ne pas écouter la voix de Dieu, au lieu de ressentir une délivrance, une impression de liberté extraordinaire, sent le poids de sa conscience.

Car parler de Dieu, ou plutôt parler de la Parole de Dieu, de son message, de sa volonté, c'est parler de notre conscience. Nous sommes en tant qu'humains pourvu d'une conscience qui nous permet de faire le choix entre le Bien et le Mal. Rappelez-vous d'Adam, tout nu, qui après avoir justement acquis la notion de Bien et de Mal, s'est caché derrière un arbre et même s'est fait un pagne en feuille de vigne. Rappelez-vous de Caïn, refusant de reconnaître son crime, qui répond à Dieu avec arrogance, lorsque celui-ci lui demande ce qu'il a fait d'Abel : « Je ne sais pas. Suis- je le gardien de mon frère ? » En quelque sorte, il accuse Dieu d'être responsable du meurtre d'Abel.

La conscience est le propre de l'homme. Contrairement aux autres créatures de la terre, nous - et ceci depuis la désobéissance d'Adam et d'Eve au Paradis, selon la Bible, nous en sommes pourvu. Ce qui fait notre supériorité. Sachant faire le choix entre le Bien et le Mal nous agissons dans la liberté. Nous sommes libres d'aimer qui nous voulons, libre de choisir nos amis, libres, comme l'était Jésus, de guérir le jour du Sabbath et, pour nous, libres d'aller au culte le dimanche ou pas, de lire la Bible ou pas, de prier ou pas, d'aller au bout du monde aider les victimes de la guerre ou d'une catastrophe dite naturelle. Mais ce grand vent de liberté ne peut jamais étouffer la voix de Dieu en nous car cette conscience qu'il nous a donnée fait partie de notre humanité. Elle est indélébile. Lorsque nous menons notre vie dans une autre direction que celle voulue par notre Créateur pour que le monde soit plus beau et plus juste, un sentiment de malaise nous saisit. La voix de notre conscience crie en nous : es-tu sûr de ne pas te tromper de route ? En refusant la proximité avec Dieu, comprends-tu que tu éloignes la venue du Royaume ? Tout cela, nous le savons, néanmoins, nous essayons de nous échapper le plus loin possible pour ne plus entendre cette voix. Mais elle est toujours là et nous répète : l'amour que tu as pour Dieu doit rejaillir sur l'homme, quoi qu'il t'en coûte. Je crois que ce qui est le plus difficile pour un chrétien : c'est de conjuguer l'obéissance avec la liberté. Et ne croyez surtout pas que le bon chemin pour que vienne le Royaume, c'est de rejeter notre humanité, avec toutes les joies et les chagrins que comportent la vie. Pendant des siècles, les têtes pensantes du christianisme ont privilégié la vie monastique et même le cloître pour les femmes, alors que Dieu a fait l'humain mâle et femelle afin qu'ils se reproduisent et développent sa création, qu'il a fait si belle. Point n'est besoin de répudier le monde sensible pour se rapprocher de Dieu, pour écouter sa voix. Nous ne sommes pas des prophètes. Mais nous avons notre rôle à jouer dans l'ouvre divine. Dieu nous y invite. Si le chemin vous semble dur, sachez qu'il demeure toujours auprès de vous. Comme il est demeuré auprès de Jonas qu'il a retiré du ventre du gros poisson. Il compte sur chacun de nous pour faire venir le Royaume, pour améliorer son ouvre créative, et ne prenez pas mauvaise conscience si vous vous en sentez incapable. Dieu connait nos faiblesses. Il nous pardonne parce qu'il nous aime, comme un père aime ses enfants. Il faut néanmoins savoir que si nous avons besoin de Dieu pour donner un sens à notre vie, Dieu a besoin de nous pour réaliser, justement, ce qui donne un sens à notre vie.

Amen

Liliane CRÉTÉ

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