Prédication du 27 septembre 2015

Esaïe 55, 1-8 ; Ière Epitre aux Corinthiens : 7, 25-35 ; Luc 10,38-42

Marthe et Marie, les soeurs de Lazare, sont des amies de Jésus. D'entrée de jeu, en lisant le récit de Luc, on comprend que Marthe règne sur le foyer : c'est elle qui accueille Jésus et elle le fait avec toute l'importance que la société juive donne à l'hospitalité. Marthe vit déjà la parole de l'épître aux Hébreux: « N'oubliez pas l'hospitalité, car c'est grâce à elle que quelques-uns, à leur insu, hébergèrent des anges » (Hé 13,2). Donc, elle le laisse pour aller vaquer aux occupations d'une bonne hôtesse tandis que Marie, au lieu de la suivre et de l'aider, reste au pied du maître, dont elle boit les paroles. Marthe est une femme d'action et une femme de caractère, comme il y en a tant dans le Premier Testament, et elle ne se gêne pas pour reprocher à Jésus de garder sa soeur auprès de lui et de lui laisser faire tout le travail. Heureuse d'accueillir leur ami Jésus et résolue à respecter les normes de l'hospitalité, elle s'agace très humainement et très logiquement du manque de coopération de sa soeur - et du détachement de Jésus dans l'affaire. Comme nous la comprenons ! Et nous nous interrogeons ?

Pourquoi cette attitude de Jésus ? Il me semble qu'il faut tout d'abord se remettre dans le contexte de sa mission et, partant, de sa prédication: il ne cesse d'annoncer la venue du Royaume de Dieu ; il attend la fin des Temps, c'est indéniable, et il lui faut préparer le peuple à cet évènement inouï qui mettra fin au monde terrestre et inaugurera un monde nouveau. Alors, lorsqu'il va à contresens des valeurs juives traditionnelles - les évangélistes en ont tous témoigné - c'est avant tout parce qu'elles lui semblent totalement superflues dans les temps qu'il vit. Rappelez-vous ses phrases-chocs : « qui est ma Mère, qui sont mes frères ? » ; « Laisse les morts ensevelir les morts » ; et celle-là encore : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive ». Sans oublier cet avertissement : « Tenez-vous prêts, la ceinture aux reins, et les lampes allumées ». Dans ce contexte, il vaut mieux en effet se préoccuper de choses spirituelles que des soucis journaliers ; il faut se préparer pour la venue du Royaume de Dieu, désir ultime, réalisation ultime. Paul n'en pensait pas moins, lui qui attendait anxieusement le retour du Christ en gloire et voulait y préparer le monde païen - d'où ses exhortations à ne pas fonder de famille. Ce n'était pas le moment. Néanmoins, Jésus (ou le narrateur) fait peu de cas de la personnalité de chacune des deux soeurs. Or, on ne peut décider pour autrui car chacun réagit selon son tempérament, son caractère, ou ses goûts, voire son éducation. Toutes ces choses nous constituent, font notre personnalité. Et si Jésus n'a pas prononcé ces paroles dans le cadre de son discours eschatologique, au nom de quoi fait-il fi des choses qui sont nécessaires à la vie physique, affective, intellectuelle et sociale ; au nom de quoi il établit une hiérarchie entre les deux soeurs ? Les opposer ne peut que conduire à une impasse.

Cette petite péricope- car il s'agit de quelques versets seulement- firent en tout cas grand bruit dans l'Eglise, et les écrivains médiévaux virent dans ce récit l'affirmation de la supériorité et de la priorité du spirituel sur le matériel. Par matériel, il faut entendre ce qui est nécessaire à la vie physique, affective, intellectuelle et sociale, ce qu'il nous faut faire chaque jour pour assurer notre existence et celle des nôtres, pour exercer nos diverses responsabilités et ceci jusqu'à la fin des temps. Les Pères ont fait de ce récit le symbole de la vie humaine - Marie incarnant la vie contemplative et Marthe la vie active. Jusqu'à Luther qui disait « Marthe, Marthe, ton travail doit être réduit à rien » Ce qui n'empêcha pas le Réformateur de trouver son repos et son bonheur dans la maîtresse femme qu'il épousât, Käte de Bora : économe, organisée, infatigable. Mais l'Eglise se servit abusivement du récit pour montrer que la femme entrée en religion avait plus de valeur aux yeux de Dieu que la mère de famille, puisque Jésus avait dit à Marthe

Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la bonne part : elle ne lui sera pas retirée.

Pain béni pour les misogynes qu'étaient les Pères de l'Eglise- et pour Paul qui_ voulait qu'une femme soit muette. Et voici pour des siècles la figure de Marthe cantonnée dans l'insignifiant, dans l'inutile, dans l'éphémère. Sans craindre de passer pour une féministe, je dirai qu'il était bien dans la mentalité du temps de préférer Marie la taciturne, la passive, à Marthe la loquace, l'active, celle qui, on l'oublie trop souvent, fut une des premières à reconnaître la messianité de Jésus. Car en Jean 11,1-44, récit de la résurrection de Lazare, la figure de Marthe prend un relief tout autre. D'abord, il est dit que Jésus « aimait Marthe, sa soeur et Lazare ». Ensuite, que Marthe, ayant entendu dire que Jésus arrivait, courut à son devant, alors que Marie « restait assise à la maison » (v.20), laissant les choses suivre leur cours. Et après que Jésus lui eut annoncé qu'il était, rappelez-vous, « la Résurrection et la vie », Marthe avait répondu : Oui, Seigneur, moi, je suis convaincue que c'est toi le Christ, le Fils de Dieu qui vient dans le monde.

Magnifique exemple de confession de foi que les théologiens, dans l'ensemble, négligèrent - à l'exception de Rudolf Bultmann. Dans son commentaire sur l'Evangile selon Jean, le grand théologien allemand écrit à propos de Marthe, dont il loue la foi forte: « La réponse de Marthe manifeste la vraie stature de la foi ». J'ajouterai que Marthe devint une figure de légendes au XIIe siècle - On disait qu'elle avait apprivoisé un dragon ? Et le dragon, dans l'imaginaire du temps, était une représentation de Satan. Deux siècles plus tard, les dominicains la vénéraient et Maître Eckhard, le mystique rhénan, dans un sermon sur le récit lucanien, démontra que Marthe était forte, active, entreprenante, alors que Marie était hésitante, et uniquement préoccupée de recevoir des bienfaits qui charmaient son âme(1). On ne saurait mieux dire. En quelque sorte, Marie représenterait la foi sans les ouvres de la foi. En revanche, celle de Marthe, pour utiliser une métaphore chère au langage biblique, est un arbre plein de fruits.

Les deux soeurs représentent en vérité les deux faces de l'être humain - être fait de chair et d'esprit -ou si l'on préfère, être de chair auquel Dieu a donné la vie par son souffle. Nous devons donc tous avoir en nous un peu de Marthe et un peu de Marie ; nous sommes tous appelés à nous préoccuper et du quotidien et de l'ultime : Dieu, vers lequel la partie spirituelle de nous-mêmes tend en vain lorsque l'autre partie pèse si lourd qu'elle l'empêche de s'élever. Je crois que nous ne devons pas considérer Marie sans Marthe car en Marthe et Marie, nous avons nos deux possibilités d'existence : la contemplation et l'action - ou plutôt je serais tenté de dire : l'illusion et l'action. Car c'est une illusion de penser que l'on peut vraiment se retirer du monde tout en restant dans le monde, comme le fait ici Marie qui n'existe, tout compte fait, qu'en opposition avec Marthe. Sans Marthe, elle ne pourrait pas même accueillir Jésus convenablement. Elle ne parle pas ; elle écoute. Les Evangiles l'ont rendu muette. Elle a choisi la meilleure part dit Jésus. En effet, trouver Dieu, être à l'écoute de Dieu, monter par l'esprit vers Dieu, c'est la préoccupation ultime de l'homme. Mais jusqu'à un point : ne pas négliger l'autre pour autant. Dieu ne cesse de réclamer notre amour; mais il nous demande aussi d'aimer notre prochain et Jésus d'ailleurs, l'a répété sans cesse : l'amour de Dieu et l'amour du prochain sont complémentaires. A ces deux formes d'amour on peut ajouter l'amour de soi puisque le commandement qui nous est donné est en vérité : « aime ton prochain comme toi-même ». Celui qui ne s'aime pas sème des graines stériles qui ne donnent aucun fruit. Or le chrétien doit donner de bons fruits pour améliorer la condition humaine. Cela fait partie du plan divin ; Dieu a besoin de nous, ne l'oublions jamais. Et c'est ce que Jésus nous enseigne. Il n'a pas choisi et formé des disciples pour que ceux-ci poursuivent leur petite vie de pêcheur sur le lac de Tibériade ; il les a voulu pêcheurs d'hommes. Il n'a pas non plus écarté les femmes de sa vie : Marie de Magdala et d'autres disciples féminins l'accompagnait, l'assistait dans sa mission. Il n'a jamais non plus refusé à l'homme les bonnes choses de la vie. Jésus aimait la compagnie. Il n'a jamais été un loup solitaire ou un ermite, il n'a jamais choisi de vivre dans l'isolation. Sa vie a en fait été très agitée, parce qu'il avait compris que le temps lui était compté ; il parcourut sans cesse les routes de Judée, de Galilée, de la Samarie pour annoncer la venue du Royaume, guérir les malades, relever les paralysés, rendre la vue aux aveugles et la parole aux muets; il marcha jusqu'à l'épuisement, s'arrêtant ici et là pour s'adresser à des foules ; et vous avez pu constater que lorsqu'il était trop las seulement, il s'éloignait pour reprendre des forces. Il s'éloignait toujours aussi pour prier, pour se recentrer sur l'ultime : Dieu. Il reprenait ensuite pied sur la terre. Comme nous devons le faire, nous aussi.

Nous ne sommes pas parfaits. Cela nous est donc souvent difficile de parvenir à garder l'équilibre entre aspirations et devoirs. Nous sommes parfois déchirés par des désirs contradictoires et nous prenons mauvaise conscience. Il ne faut pas. Dieu nous aime comme nous sommes. Après tout, c'est lui qui nous a créés ainsi, capables de choisir entre le bien et le mal. Les penseurs hébreux avaient si bien compris le cour humain qu'ils avaient institué au nom du Seigneur le sabbat -jour durant lequel l'humain est invité à faire retour au temps de la création dans le silence retrouvé des origines et pour commencer, il est prié de renoncer ce jour-là à toutes les oeuvres qui font l'orgueil de l'être humain et qui ne sont, tout compte fait, qu'éphémères :

Buée des buées a dit l'Ecclésiaste littéralement, buée des buée, tout est buée.

Nous aussi, nous avons un jour consacré au Seigneur : Notre jour de culte. Pendant une heure le dimanche, nous nous éloignons du quotidien pour nous mettre à l'écoute de la Parole, chanter la gloire de Dieu et notre reconnaissance. Mais attention, pour que la Parole de Seigneur nous pénètre, il faut que nous mettions d'abord notre coeur en jachère. Comment sa Parole parviendrait-elle en effet jusqu'à nous si le chemin est encombré de soucis, de préoccupations matérielles, ou de passions bien terrestres. L'heure que nous consacrons à Dieu chaque dimanche est (ou devrait être) pour les uns et les autres comme un hiatus au milieu de l'effervescence et des soucis de la vie quotidienne ; elle est aussi l'instant ou le temporel rencontre l'éternel, en suscitant notre disponibilité spirituelle.

Amen

Liliane CRÉTÉ


(1) Elisabeth Moltmann, op. cit. p.47.

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