Prédication du 15 novembre 2015

Psaume 139 ; Matthieu 6, 5-15

La prière

Jésus nous demande instamment de prier Dieu, et nous dit comment le prier, Dieu, seul être incréé, lointain et mystérieux, qui nous a parle par la voix de ses prophètes puis, par la bouche de Jésus le messie. Pour Origène, père grec du troisième siècle, Dieu est lumière et le christ est la lumière des hommes, mais aussi, celle des animaux et des plantes « car si on dit qu'elle appartient à certains, cela ne veut pas dire qu'elle n'appartient pas à d'autres, précise-t-il. Il n'est jamais dit que le Christ est la lumière des seuls hommes ». Fort bien.

Mais les animaux ne se posent pas de questions sur Dieu, et encore moins les plantes. Les animaux naissent et meurent, mais ils ne comprennent pas le sens de la vie et de la mort. Nous si. Dès lors que nous avons acquis la conscience du bien et du mal, nous avons compris ce qu'était la vie et la mort. C'est en cela que l'on peut dire que la transgression de l'homme au Paradis a amené la mort. En vérité, elle a apporté à l'homme la conscience de sa mortalité.

Les disciples demandent donc à Jésus comment prier Dieu. Peut-on prier la lumière ? Peut-on confier à la lumière nos joies et nos peines, nos espérances et nos désillusions ? Comment demander aide et consolation ? Pour Origène, il fallait peu à peu se détacher des contingences matérielles pour pouvoir s'élever vers l'infini, le sublime. Par la spiritualité nous pouvons devenir semblables aux anges, disait-il. J'ajouterai que pour Origène, la lumière signifiait tout ce qui était bon ; et les ténèbres, tout ce qui était mauvais.

Mais ce n'est pas ce que le Christ nous a enseigné. Le Dieu de Jésus Christ marche aux côtés des hommes ; il nous accompagne dans le monde qu'il a créé et nous a confié pour que nous en fassions un lieu de justice et de solidarité entre les hommes. Il est lumière, c'est incontestable ; il est aussi Dieu de l'humanité puisqu'il en est le créateur et que par Jésus le fils, il nous a adopté pour ses enfants. Alors Jésus nous demande de l'appeler Père ; comme Jésus le fait lui-même. Père, notre Père, est ce Dieu qui jadis s'adressa à Moïse en disant « Je suis qui je suis et serai ». Il refusa de dire à Moïse son nom : Yahvé, Dieu d'Israël, est une corruption d'un nom imprononçable et nous devons nous en contenter. En l'appelant Père, nous le rendons proche, nous savons qu'il est transcendant, insaisissable, tout autre, mais aussi qu'il est amour, et patient pour ses enfants indociles, et que nous pouvons nous abandonner à lui avec joie, confiance, espoir. Seulement, il n'est pas le Dieu tout puissant qui peut arrêter les avions en piqué, les trains en détresse, faire repousser un membre amputé, ou détourner la main des meurtriers. Les attentats de la nuit nous bouleversent et nous pensons à tous ceux qui ont perdu un être cher ou souffriront à jamais dans leur chair. Non, Dieu ne peut tout. Mais sachez qu'il est là, à nos côtés, dans la joie mais plus encore dans le désarroi et la tristesse.

Nous pouvons, nous devons nous ouvrir à lui dans l'espérance, malgré tout, comme l'enfant en détresse se tourne vers son père. Un Père entend la voix de ses enfants quand ils l'appellent, et si nous ne pouvons le rejoindre, lui viendra à nous : Dieu/Lumière est aussi Dieu/Père, ne l'oubliez jamais. Il se tient à la porte ; priez et la porte s'ouvrira pour faire entrer la lumière et avec la lumière, la consolation, la chaleur qui vous donnera la force de vivre, malgré les horreurs dont nous sommes les témoins, sinon les victimes.

Jésus pria jusqu'à ses derniers instants le Dieu père dont il n'entendait plus la voix. Nous avons tous en mémoire la prière qu'il adressa dans le jardin de Gethsémani la nuit de son arrestation : « Père, s'il est possible, que cette coupe s'éloigne de moi ». Combien d'hommes et de femmes, dans la souffrance et l'angoisse de la mort, ont prononcé ces mots. Combien se sont sentis soutenus, ont retrouvé forces ou sérénité dans l'ultime communication avec leur Seigneur, même ceux qui disaient qu'ils ne savaient pas prier. A ceux-là, Dieu a dit par le prophète Esaie : « Avant même qu'ils ne crient vers moi, je les exaucerai ». Et au psaume 139, nous lisons : « Une parole n'est pas encore sur ma langue, que déjà, mon Dieu, tu la connais entièrement ». La prière sincère, celle qui vient du cour et non des lèvres, permet de faire l'expérience de Dieu.

Pour nous aider à communiquer avec Dieu, Jésus a laissé à ses disciples le « Notre Père », un texte fondateur du Christianisme. Une prière que des millions de chrétiens de par le monde prononcent chaque jour. La version que nous avons lue ce matin dans Matthieu était sans doute dite en araméen par les disciples de Jésus. Le « Notre Père » comme nous l'appelons, est d'abord une prière de demandes Les premières ne concernent que Jésus ; les autres ses disciples. Elle peut alors être lue aussi comme une prière de repentance, d'action de grâces ou de détresse. Elle a été conservée en grec, mais il est évident qu'elle a pris naissance dans un milieu juif : elle est proche de certaines prières retrouvées à Qumran, Dans I Enoch, texte intertestamentaire, on retrouve également des prières similaires au notre « Notre Père ». Quelle qu'en soit l'origine, le mélange des demandes en « tu » et des demandes en « nous », montre clairement qu'il s'agit d'un assemblage réunissant la prière de Jésus au Père, et celle qu'il enseigna à ses disciples.

Priez pour quoi ? Les trois demandes de Jésus touchent à l'eschatologie : Louange à Dieu le Père ; puis demande que le règne vienne et que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel. L'expression « règne de Dieu » est absente du Premier Testament, mais utilisée plus de cinquante fois je crois dans le Second Testament ; on peut donc penser que l'utilisation massive de ce concept appartient à Jésus lui-même. Il est vrai qu'il est au cour de sa pensée et de son enseignement. Le discours de Jésus est toujours lié à l'eschatologie : il n'a cessé de prêcher la venue du Royaume. Encore que dans Esaïe, on peut en trouver les prémices lorsque le prophète annonce : Votre Dieu est là. Le Seigneur Dieu vient avec force » (Es 40, 9-10). Quand le règne sera là, et non en chemin, alors, on peut penser que le Saint Esprit emplira totalement l'âme de toutes les créatures intelligentes et plus jamais nous n'entendrons parler de massacres faits au nom d'un faux dieu. Deux manuscrits grecs anciens, d'ailleurs, à la place de « Que ton règne vienne », ont « Que ton Esprit saint arrive et soit rendu visible pour nous ».

Les demandes des disciples, qui sont les nôtres aujourd'hui comme hier, semblent plus prosaïques ; ils veulent du pain quotidien, et aussi que Dieu pardonne leurs transgressions comme eux-mêmes pardonnent à ceux qui leur ont fait du mal, et qu'il ne les éprouve pas. Mais en vérité, elles ont, elles aussi, un sens eschatologique.

Il faut savoir que le pain quotidien réclamé par le croyant, lorsqu'il récite le « Notre Père », est avant tout le pain de l'alliance, la manne tombée dans le désert, lorsque Moïse conduisait son peuple jusqu'en Canaan. C'est le pain distribué par Dieu à ses enfants pour leur permettre d'avancer dans la vie - Ainsi Elie au désert, lorsque, épuisé et découragé, il s'est couché sous un arbre pour attendre la mort : un ange est venu le visiter et lui a apporté du pain et une cruche d'eau et lui a dit : Mange, le chemin est trop long pour toi. Alors, rassasié, rafraîchi, Elie a pu continuer sa route vers le mont Horeb, lieu de sa rencontre avec Dieu. Tel est le pain que nous réclamons - ou devrions réclamer. Tel est le pain que Jésus offrit à ses disciples avant d'être arrêté et mis à mort. Une coutume juive, d'ailleurs on l'oublie souvent, et qu'aujourd'hui encore, il nous offre pour nous donner la force de poursuivre notre route vers le Royaume.

La deuxième demande en Nous touche au pardon : comment pourrions nous demander à Dieu de remettre notre dette, si nous-mêmes ne sommes pas capables de remettre aux autres leur dette? Remettre nos dettes et pardonner ont ici la même signification ; il s'agit, bien sûr que Dieu nous remette nos dettes à la fin des temps, qui peut advenir à tout moment : Que ton règne vienne ! Mais certains actes sont impardonnables, du moins pour l'homme.

La troisième demande concerne la mise à l'épreuve qui a ici un double sens : d'une part, nous demandons que Dieu fasse en sorte que nous ne soyons pas tentés par quelque chose qui nous briserait, nous ferait perdre notre humanité, ou ferait du mal à autrui, D'autre part, nous prions pour que Dieu nous épargne des souffrances ou du moins qu'il nous donne la force de traverser des épreuves qui seraient insurmontables sans son aide.

En préparant cette prédication, je me suis posée cette question : la tentation, n'est-ce pas aussi prier pour des choses éphémères et tout compte fait sans grande importance ? Ou pour des choses, nous le savons, qui ne peuvent se réaliser parce qu'elles vont à l'encontre des lois créées par Dieu lui-même. Rappelez-vous l'épisode de la tentation de Jésus au désert, lorsque Satan lui demande de sauter dans le vide pour voir si un ange le rattrapera : Jésus lui répondit que c'était là mettre Dieu à l'épreuve. Et il dira à Satan de se retirer. Alors, nous devons nous résigner à voir des avions s'écraser, des cars brûler avec leurs passagers, des hommes animés par le seul désir de tuer. Dieu ne peut arrêter le bras de l'assassin, du tortionnaire, du terroriste. Mais il est auprès des victimes qui le prient pour trouver un peu de force pour continuer à vivre : « une épaule pour pleurer est ce que nous avons besoin, disait un pompier lors de l'attentat du 11 septembre, « et surtout celle de Dieu ». J'ai gardé en mémoire cette belle profession de foi.

La prière peut et doit être un soutien pour tous ceux qui sont dans l'affliction puisque prier, c'est ouvrir un dialogue intérieur avec Dieu. C'est faire abstraction de toutes les choses matérielles pour sentir sa présence. Alors, nous ne devons pas craindre de ne pas trouver les mots Car pour certains d'entre nous se pose le problème des paroles pour s'adresser à Dieu. Comment prier en effet lorsque l'on ne sait comment exprimer sa joie, sa crainte, sa douleur.

Et bien en laissant parler notre coeur, en le mettant à nu et en prenant conscience que Dieu est à l'écoute. Mais il me semble que c'est avant tout je crois faire silence devant Dieu et laisser parler notre cour. Origène parlait de la montée de l'âme vers Dieu par le détachement du quotidien, ce que les mystiques au cours des âges, ont tenté de faire. Je crois qu'il faut avant tout garder le coeur ouvert et dans le silence rechercher Dieu. Faire silence pour parler à Dieu, mais aussi pour l'écouter. Car sa voix peut être, et je vous renvoie à nouveau à Elie à l'Horeb, une « voix de silence », un souffle à peine perceptible. Luther, dans son commentaire sur les Psaumes, a écrit des paroles magnifiques. Ainsi, commentant le sixième verset du psaume 130, Mon âme est dans l'attente de Dieu, de la veille du matin jusqu'à la veille du soir », il dit : cela signifie ; « Mon âme a sans cesse le visage tourné vers Dieu et attend fermement sa venue et son secours. Nos yeux se tournent sans cesse vers notre Dieu jusqu'à ce qu'il ait pitié de nous. Il faut dire que d'un matin à l'autre, il faut être dans l'attente de Dieu, c'est-à-dire, sans cesse et sans relâche ? Si Dieu entend tarder tout le jour, nous devons attendre jusqu'au matin. » .

Il n'y a pas plus belle prière que les psaumes : ils comprennent toujours l'adoration de Dieu et la confession de foi, mais aussi les lamentations de l'homme, pris dans la tourmente de l'histoire. Ce sont en vérité des textes anthropologiques fondamentaux puisque les lamentations succèdent à la louange. Mais tout porte à croire qu'au premier siècle de notre ère, au temps de Jésus pour être précis, cette confiance en Dieu avait disparu pour faire place à un commerce de la religiosité.

Aujourd'hui, toutes nos prières, toutes nos pensées vont vers les victimes de ces actes affreux de la nuit. Et disons nous que quoi qu'il arrive, la prière peut et doit nous apporter le bonheur de sentir sa présence, son amour, sa miséricorde, sachant que ce contact transformera notre vie, puisque Dieu est notre source et notre avenir.

Et bien moi je vous le dis, dit Jésus aux disciples, Demandez et l'on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez et l'on vous ouvrira ».

Amen

Liliane CRÉTÉ


haut

retour