Prédication
du 7 août 2016

Jean 1, 1-18

Prologue de l'Évangile de Jean

De même que les auteurs des livres de la Genèse ont coiffé le Premier testament par un magnifique texte sur la création en sept jours; l'auteur, ou plutôt les auteurs de l'Évangile selon Jean, ont mis en introduction un texte évocateur assurément des débuts de la création.

Écrit en grec, ce Prologue constitue une sorte de poème qui montre une perception mystique de la personne de Jésus-Christ. Ouverture sur l'Évangile, il en dit long sur la vision particulière que la communauté johannique avait de Dieu et du Messie. Nous constatons d'abord que le texte n'évoque pas la naissance de Jésus, contrairement aux synoptiques, mais l'origine et cette origine est intemporelle. Retour à l'origine prise dans le sens de fondement, donc, c'est-à-dire au sens non temporel de l'évènement. Il est clair que pour les chrétiens de la communauté, dont une partie vient du judaïsme hellénistique, l'origine de Jésus est intemporelle; il a participé à la création ; il est lui aussi l'être, la vie. De ce fait, il est en relation avec tout ce qui vit sur la terre :

« Au commencement était la parole et la parole était tournée vers Dieu, et la parole était Dieu. »

La Parole, notre traduction habituelle, se dit en grec Logos. Mais Logos veut aussi dire Raison, et pour les Hébreux, la Parole est aussi action. Dieu agit par sa Parole, et, nous venons de le rappeler, c'est par sa Parole que Dieu créa le monde.

En plaçant l'origine de Jésus dans le commencement primordial, Jean le situe en Dieu lui-même. Et nous constatons qu'il l'associe non seulement à la Parole mais aussi à la Sagesse de Dieu. En Proverbe 8, 22, il est écrit en effet: « Yahvé m'a créée, principe de sa voie, antérieurement à ses oeuvres ». On voit que la Sagesse, dans la mentalité juive du temps, occupait une place privilégiée auprès de Dieu et on voit qu'il en est de même du Christ johannique par sa préexistence. Comme la Sagesse, il est venu afin que la vérité sur Dieu soit connue et tous deux ont autorité à cause de leur préexistence.

Comme la Sagesse encore, il est agent du Salut et de la Révélation, et même, il a comme elle le pouvoir d'accorder la vie éternelle et d'assurer à ceux qui l'ont trouvée un souvenir éternel. La Sagesse du Premier Testament, venue d'un milieu juif hellénisé, forme un lien spirituel étroit avec le second Testament. Elle permet de montrer que le Christ ressuscité procède et participe à l'ouvre divine. Il est commun de dire que le Dieu du Premier Testament était terrible dans ses jugements et ses châtiments, et de le comparer au Dieu de Jésus Christ qui est amour. En vérité, Dieu demeure immuable, inchangé. Ce qui a changé au cours des siècles, c'est la perception que nous avons de lui.

Au début du deuxième siècle, il y aura division et rupture entre les membres de la communauté johannique : certains retournèrent à la synagogue ; d'autres rejoignirent les mouvements gnostiques et un troisième groupe, resté fidèle à l'enseignement de Jean, se résoudra pour exister à rejoindre ce que l'on appelait la Grande Église : celle de Paul et de Pierre. Celle de Rome. La dernière partie de l'Évangile le dit implicitement. L'Évangile selon Jean a sans doute été écrit dans les années 100 de notre ère, et le chapitre 21 n'est pas du même auteur que le reste du texte. Ce chapitre là a été ajouté pour expliquer le changement d'orientation de la communauté, et montrer que Pierre est premier dans la hiérarchie des disciples.

L'orthodoxie assurément n'existait pas encore. Jusqu'au 4ème siècle, chaque Église avait une conception de Dieu et de Jésus différente. Domina pendant un temps celle de Clément d'Alexandrie puis celle de son disciple, Origène. Parce qu'Origène pensait que tous les humains remonteraient un jour vers Dieu, les méchants comme les bons, et peut-être même Satan, l'ange déchu, et croyait à la pré-existence de l'âme avant la naissance, il souleva des tempêtes dans l'Église. En 400, dans un concile national convoqué par l'évêque d'Alexandrie, Théophile, l'origénisme fut condamné. Ses thèses furent à nouveau condamnées au synode de Constantinople de 543, puis au concile de Constantinople II de 553.

Dès les origines, on voit combien le christianisme était divisé, et l'Église majoritaire, celle de Rome, intolérante. Par la suite, il y eut scission entre Rome et les Églises dites aujourd'hui « orthodoxes », celles de l'Europe de l'Est. Puis il y eut éclatement avec la Réforme et rappelons que la Réforme, idéalement parlant, est appelée à se réformer sans cesse puisque elle est restée, par définition, inachevée. D'où les « variations » des Églises protestantes qui en font sa richesse mais peut-être aussi, sa faiblesse. À l'origine, il y eut Martin Luther ; puis vint Jean Calvin, Puis Martin Bucer qui fit de Strasbourg la capitale du protestantisme européen, et Ulrich Zwingli, le savant exégète de Zurich, et c'est encore John Wesley, pionnier du renouveau évangélique et fondateur du méthodisme au XVIIIe siècle. Chacun apporta une pierre à la construction du Protestantisme qui repose sur trois affirmations : la grâce seule, la foi seule, l'Écriture seule, auxquelles on peut ajouter : à Dieu seul la gloire.

En valorisant le rapport direct à la Bible plutôt que la médiation d'une institution sacrée, les réformateurs ont forcément amené la diversité, mais ils ont aussi permis aux chrétiens de retrouver le chemin de la foi comme cadeau de Dieu, la foi qui doit être vue, dit André Dumas, comme « une confiance inespérée et éprouvée ». Tout le 16ème siècle fut un jaillissement de confessions de foi, manifestant que c'est autour d'un acte de foi que se réunissent les assemblées de chrétiens. La Réforme a aussi permis de retrouver l'organisation ecclésiale des premiers temps, avec ses ministres de la Parole, ses anciens et ses diacres. Et comme les communautés primitives, nos églises sont amenées à « faire mémoire » de l'évènement Christ. Elles le font par la prédication et le catéchisme, par la louange et la prière, par la profession de foi et la confession de notre péché, par le baptême et la Sainte Cène.

C'est sur la conception de la Cène que Luthériens et Calvinistes s'opposèrent. Dès le départ, donc, il y eut deux protestantismes. L'union est enfin faite et nous devons nous en réjouir. Non que chacun revînt sur ses certitudes, mais la conception de la Cène fut formulée différemment, et chacun peut se retrouver dans la nouvelle formulation. En se cramponnant à des textes pensés et écrits des siècles plus tôt, les chrétiens, aujourd'hui encore, s'opposent en querelles stériles. Le message du Christ est pourtant « transconfessionnel », dans le sens où il va au-delà de toutes les confessions de foi de son époque comme d'aujourd'hui.

Pour l'école johannique, il y a besoin d'un témoin pour pointer vers la lumière, pour rappeler à nos ténèbres que la lumière existe, qu'elle est là, qu'elle nous éclaire. Ce témoin, c'est Jean, le Précurseur, le Baptiste. Jean est témoin. Le mot « témoin » se retrouve écrit en majuscules entre le premier et le dernier mot du « shema' Israël ». « Écoute, Israël, l'Éternel notre Dieu, l'Éternel un », voilà le témoignage de toute la Bible. L'existence d'Israël, peuple de l'écoute de la parole de Dieu, est le témoignage rendu au coeur du monde à ce Dieu.

Quelle sera alors la foi chrétienne, englobant celle-ci ? Ne serait-ce pas que l'existence de l'Église, peuple éclairé par la véritable parole de Dieu, Jésus-Christ, est le témoignage nécessaire et suffisant rendu à Dieu ? Je ne le pense pas. C'est au sein de l'Église que le nouveau peuple de Dieu, les chrétiens, se sont déchirés et haïs. La foi est un acte entre Dieu et chaque humain. Et souvenez-vous que c'est Dieu qui nous appelle toujours le premier. Nous ne pouvons faire l'expérience de Dieu que si nous entendons sa voix et répondons à son appel, alors nous pourrons nous laisser emporter vers lui. Et il n'est pas nécessaire pour faire l'expérience de Dieu, de séparer ce qui touche au corps de ce qui touche à l'esprit. C'est l'homme tout entier qui est appelé à reconnaitre l'appel divin. Jésus est venu pour nous aider, nous guider, nous entraîner sur le chemin du royaume, celui qui mène au Père. Et ce chemin n'est pas seulement celui empruntée par les mystiques. Je dirai même que la voie choisie par les mystiques ne correspond pas au message de Jésus. Nous sommes des humains, des êtres de chair et de sang ; et c'est à des humains que s'adresse Jésus, qui doit être vu, non comme Dieu lui-même mais comme le visage de Dieu tourné vers l'homme. Le second point à souligner est que le chemin du Père ne passe pas forcément par l'Église. La communauté johannique s'est scindée en trois parce que ses membres ont pris des chemins différents. Tous étaient à la recherche de Dieu et tous sans doute, l'ont trouvé. Mais différemment : la foi en Dieu, la foi personnelle qui scelle notre relation au divin, ne peut être qualifiée ni quantifiée. L'accueil que chacun fait à la venue de Jésus parmi nous et à son discours est différent. Parce que chaque individu est différent, et ce n'est pas par des dogmes que l'on peut décider qui a la foi et qui ne l'a pas. Le prologue et d'ailleurs tout le quatrième évangile, nous montrent les dangers qui peuvent guetter certains chrétiens trop zélés : soit en insistant si fortement sur la verticalité des relations entre l'homme et le divin que l'on en vient à se détacher du monde. Soit, au contraire en poussant trop loin l'activisme et le moralisme ce qui provoque également une distorsion du message de Jésus. L'éthique doit garder un lien vital avec l'expérience de l'Esprit. Toute vie authentique doit éviter le double écueil de la fièvre activiste et d'un perfectionnisme si poussé, qu'il occupe le centre de nos préoccupations. Dieu ne réclame pas cela de nous. Cet horizontalisme excessif a même amené certains à interpréter les paroles du Christ comme celles d'un travailleur social. Ce magnifique prologue est là pour nous rappeler que Jésus était animé de l'esprit divin afin de conduire les hommes de la Ténèbre à la Lumière. C'est-à-dire qu'il nous encourage, certes, à nous tourner vers nos frères et nos soeurs pour les soutenir dans l'adversité, pour n'en laisser aucun au bord du chemin, mais aussi pour faire rayonner autour de nous la Lumière venue d'en haut, celle qui l'anime et dont Jean témoigne.

Amen

Liliane CRÉTÉ

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