Prédication
du 14 août 2016

Exode 17, 1-7 ; Jean 4, 3-26

La Samaritaine

Ce récit de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine est riche en enseignement, et on peut en faire de nombreuses lectures. Première lecture, la conversion d'une samaritaine, c'est à dire une étrangère, et même, aux yeux des juifs, une « impure » puisque les Samaritains s'étaient laissés corrompre par les différents occupants de leurs pays et avaient même adoptés leurs coutumes, voire leurs dieux. Deuxième lecture : bien qu'étrangère et femme, la Samaritaine est choisie par Jésus comme disciple, et comme les autres disciples, elle est envoyée en mission et comme eux, elle laissera tomber le quotidien pour annoncer la Parole. Une troisième lecture est de s'interroger sur la personnalité de Jésus. Qui est-il ? Que révèle-t-il ? C'est la lecture que j'ai choisie, car elle est la continuité de notre dernière prédication et ce sera d'ailleurs le thème de mes prédications de l'été : qui est Jésus, selon la communauté johannique ?

Dans le Prologue, rappelez-vous, il est dit que Jésus est le Logos, la Parole, et la Lumière. Mais pour les juifs qu'il côtoie, sa personnalité n'est pas claire. Tous se posent des questions sur lui : est-il Elie ? Est-il le Prophète ? Est-il le Messie ? Ensuite Jean le baptiseur rapporte son baptême et atteste qu'il est l'Agneau de Dieu, venu ôter les péchés du monde. Puis Jésus se choisit des disciples qui tous le reconnaissent pour le messie, ce qui amène Jésus à utiliser, toujours à la troisième personne, le titre de Fils de l'Homme, titre tiré de Daniel 7,13, qui n'est employé par lui, que lorsqu'il s'agit de sa relation de Fils avec le Père qui est Esprit.

Lorsque Nicodème, de nuit, se rend auprès de Jésus, c'est parce qu'il pense qu'il « vient de Dieu ». La Samaritaine, elle, suggère d'autres rôles pour lui, si bien qu'en quelques chapitres, nous trouvons sept qualificatifs pour Jésus, que je vous cite dans l'ordre d'apparition :
Juge
Agneau de Dieu
Messie (fils de Dieu ou Fils adoptif de Dieu)
Fils de l'Homme
Temple
Epoux
Prophète et législateur (autrement dit, un second Moïse).

Le récit de la rencontre avec la Samaritaine nous montre de prime abord un Jésus « familier » un peu ironique, et comme chaque fois qu'il a à faire avec une « païenne », ou, comme ici une « apostate » puisque les Samaritains se refusèrent au retour d'Exil des Hébreux, de se plier à leurs ordonnances et leurs rituels, il se termine par un acte de foi. Mais ce qui est surprenant, c'est que Jésus le juif, qui a refusé le titre de messie que voulaient lui donner ses disciples, reconnaît devant cette étrangère, cette apostate, qu'il est le Messie.

Foi et Révélation sont donc les thèmes principaux de ce récit. Reprenons notre texte. Le récit se construit autour du puits, lieu féminin par excellence - la corvée d'eau était réservée aux femmes dans le temps. Elles s'y retrouvaient en nombre pour bavarder. C'est aussi le lieu où Isaac et Jacob rencontrèrent leurs futures épouses. D'ailleurs le texte mentionne le fait que Jésus s'est arrêté « non loin de la terre donnée par Jacob à son fils Joseph » (4,5). L'évangéliste met donc en scène la rencontre dans un décor familier. La conversation débute de façon très conventionnelle : Jésus est fatigué, il a soif, il demande de l'eau. Quoi de plus naturel. Cependant, la scène nous « dérange » quelque part: Jésus tient des propos ambigus ; la femme répond avec intelligence. Mais la conversation entre les deux protagonistes tourne vite, comme toujours chez Jean, à un dialogue « révélateur des choses du Ciel », et le malentendu s'installe, parce que les deux protagonistes sont situés à des niveaux différents : la Samaritaine a des préoccupations terrestres ; Jésus a des préoccupations célestes. Il est là pour révéler aux hommes quel est le chemin qui mène au Père et ce que le Père demande : il veut que « nous l'adorions en esprit et en vérité ». L'eau vive devient ainsi le motif central du récit. Jésus veut faire comprendre à la femme qu'il est la source d'eau « jaillissante en vie éternelle », contrairement à l'eau du puits à laquelle elle a accès, et qui ne fait que désaltérer pour un temps. Alors pas à pas, ou plutôt marche par marche, puisqu'il y a ascension, le dialogue se transforme. Ce qui était conversation banale, presque badine, se transforme en acte de foi et de révélation. La Foi et la Révélation agissent dialectiquement l'une sur l'autre dans la progression des titres christologiques, ce qui est une constante chez Jean où le thème de la foi double toujours l'auto-révélation de Jésus.

La samaritaine donne d'abord à Jésus le qualificatif de juif (v.9), puis elle l'appelle « Seigneur » (v. 11), ensuite elle demande à Jésus s'il est plus grand que « notre père Jacob » (v. 12), montrant ainsi qu'elle n'est pas totalement coupé du judaïsme ; puis elle le voit en prophète (v. 19) ; Jésus lui rappelle que le salut vient par les Juifs (v.22), la Samaritaine lui répond qu'elle attend le Messie, le Christ (v. 25). Jésus lui révèle alors qu'il est le Messie, et il le fait en utilisant l'expression « Je suis », (v. 26). Plus tard, la femme reviendra au puits avec les gens du village, et ceux-ci reconnaitront en lui « le sauveur du monde » (v. 42).

Ce qui doit être souligné, c'est que le dialogue révélateur progresse à travers une série de malentendus vers une meilleure perception de celui qui apporte la Révélation. La rencontre ne conduit pas à une profession de foi inopinée, comme par l'infusion soudaine du Saint Esprit, mais par une révélation progressive. Jésus se révèle à elle, en l'obligeant à se découvrir elle-même, et à s'interroger sur le sens de sa vie, et c'est en quoi ce récit nous concerne toujours. Elle ne demande qu'à croire, puisqu'elle demande à Jésus de lui donner de cette eau vive qui désaltère éternellement, mais dans un but très terre-à-terre : afin qu'elle n'ait plus à aller au puits chaque jour. Comme dans la conversation entre Jésus et Nicodème, il y a malentendu. La femme ne se tient pas, mais pas du tout, au même niveau que Jésus. Le récit se termine néanmoins par l'envoi en mission de la femme afin qu'elle transmette la bonne Nouvelle qu'elle a reçue, comme les autres disciples de Jésus. Où se situe la pointe du récit ? Je crois que c'est lorsqu'elle abandonne sa cruche et cours au village : la cruche signifie sa vie passée ; la femme est autre, elle est transformée par la présence de Jésus ; elle a effectué une « conversion », dans le sens biblique du terme, c'est-à-dire un retour au vrai Dieu qui est Esprit.

Peut-être le Jésus assis sur la margelle du puits n'est pas le messie qu'elle attendait, un nouveau Moïse, et donc un Législateur, mais elle a reconnu qu'il était un homme de Dieu et cela après qu'il l'eût contrainte à se dévoiler. L'interprétation classique selon laquelle elle aurait eu cinq maris et que celui avec lequel elle vit n'est pas son mari, à mon avis, ne tient pas: Jésus ne parle pas d'hypothétiques vagabondages sexuels mais des cinq peuples qui ont envahi le pays, avec leurs dieux et leurs coutumes et il est certain que cinq dieux samaritains sont mentionnés au chapitre 17 du deuxième livre des Rois. (2 R 17, 24-41). Cela ne peut être un hasard.

Nous nous trouvons ainsi placé à un tout autre niveau et la conversation entre Jésus et la femme nous entraine, comme toujours chez Jean, vers la spiritualité. Il veut toujours nous faire passer de la Ténèbre à la Lumière. La métaphore de la descente et de l'élévation donne sa tonalité à tout l'évangile selon Jean L'ensemble de la destinée de Jésus est condensé dans ce double mouvement, et le titre de Fils de l'homme apparaît comme celui qui répond le mieux à ce concept puisqu'il est, « l'homme venu du ciel ». Que veut Jésus dans cette rencontre ? Que cherche-t-il à dire et, à travers la Samaritaine, à nous dire ? Il me semble que Jésus veut guider la femme vers une compréhension différente de sa relation avec Dieu, ainsi que du culte qu'il faut lui rendre. Comme il l'a fait avec Nicodème en lui disant de « renaître ».

Alors, plus que jamais, nous devons nous poser la question : qui est Jésus pour nous? Il est si inattendu chez Jean, que tous les titres que j'ai cités plus haut le définissent, si bien que l'on peut se demander s'il n'est pas ce que chacun cherche en lui : le juge, l'époux, l'agneau de Dieu, le Temple, le Prophète et le législateur. Mais quel que soit le titre que l'on se plait à donner à Jésus, l'important est dans son message. Or on peut dire qu'il se résume à quelques mots : Jésus est le chemin menant à la vie éternelle : « Croyez, dit-il, et vous serez sauvé ».

Dans son dialogue avec la Samaritaine il parle par métaphores alors que son interlocutrice, elle, utilise les mots littéralement. La raison semble faire barrage. Jésus demande à ses disciples, et à la Samaritaine, nouvelle disciple, d'abandonner leurs certitudes et leur rationalité pour pouvoir le suivre. Il leur demande de penser la vie et leur rapport à Dieu « autrement ». Il ne leur demande pas de faire table rase du passé, mais de le comprendre différemment. Les Pères ne sont pas jetés aux oubliettes, mais leur histoire est repensée. Jésus veut donc que ceux qui le suivent se défassent de leurs habitudes de pensée et qu'ils réussissent à renverser l'ordre possibilité/réalité qui s'impose généralement à l'esprit humain. Si Nicodème le juif pieux et savant, s'est montré inapte à cet exercice, la Samaritaine, elle, a réussi l'examen de passage, et c'est pourquoi Jésus a proclamé devant elle sa messianité.

Si je devais donner à Jésus un titre préférentiel, pour le définir, je dirais qu'il est le visage de Dieu tourné vers l'homme, et je crois que c'est bien l'image que Jean voulait donner de Jésus dans son évangile, par le choix des récits qu'il avait compilés et des titres qui lui sont donnés. Le Jésus johannique nous demande d'accueillir l'altérité, de nous ouvrir à la vérité transcendante et à nous laisser transformer. « Naître d'en haut », se laissez désaltérer par « l'eau de vie », « être engendré non d'un vouloir de chair et d'un vouloir d'homme mais de Dieu » (Jean 1,13), ainsi s'égrène au fil des chapitres les invitations divines. Acceptez ces invitations, laissez-vous entraîner vers le monde sans ombre qui nous est proposé.

Amen

Liliane CRÉTÉ

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