Albert SCHWEITZER
1875-1965

Les grandes figures du Protestantisme n°8

Albert Schweitzer

Né le 14 janvier 1875 à Kaysersberg, Albert Schweitzer fut un musicien de grand talent, un remarquable théologien et un médecin aussi dévoué que contesté. La musique fut sa première passion. A 9 ans, il remplaçait l'organiste au culte ; à 16 ans il donnait son premier concert public. Il étudia de front la philosophie et la théologie et obtint un doctorat dans les deux disciplines tout en consacrant une partie de son temps à la musique, en particulier à l'orgue et à J.S. Bach. Travailleur acharné, boulimique même, il commença en 1905 des études de médecine qu'il termina en 1913 par une thèse dont le sujet était : " Jugement psychiatrique sur Jésus ". Il composa des œuvres musicales, des traités sur l'art de la construction des orgues, et rédigea des ouvrages théologiques qui soulevèrent les passions. Pacifiste, respectueux de la vie au point d'hésiter à tuer un insecte nuisible, il perçut toujours la guerre comme le couronnement de la faillite de la civilisation. En 1953, il obtenait le prix Nobel de la Paix. Schweitzer, ce que l'on sait moins, fut aussi un grand prédicateur. Prêcher était chez lui un besoin inné et il refusa un poste prestigieux dans une faculté parce qu'il n'aurait pas pu prêcher.

L'originalité de la pensée d'Albert Schweitzer perce à travers sa conception du Royaume de Dieu, thème récurrent dans ses prédications où il est lié à l'action, à la souffrance, à l'éthique, au mystère.(1) Dès 1901, dans un ouvrage sur Jésus qui renferme l'essentiel de sa conception du christianisme, il écrit : " Le mystère du Royaume de Dieu contient le mystère total de la conception chrétienne du monde ".(2) A cette conviction - née de la lecture de l'Ecriture et plus particulièrement des synoptiques - il demeura fidèle sa vie entière puisqu'un demi siècle plus tard, dans son dernier grand ouvrage théologique, il affirma : " Le christianisme est en son essence une religion de la foi en la venue du Royaume de Dieu ".(3)

Pour Schweitzer, Jésus croyait en la venue prochaine du Royaume de Dieu. Comme d'ailleurs Jean-Baptiste et beaucoup de Juifs en ce temps là. Au temps de Jésus, dit-il, l'attente eschatologique était grande en Palestine. Mais la vision de Jésus diffère de celle de ses contemporains. Il ne concevait plus comme eux la venue du Royaume du point de vue de l'intervention de Dieu dans l'histoire, mais " sous l'aspect d'une catastrophe finale ". Son eschatologie, écrit Schweitzer " relève de l'apocalypse de Daniel puisque le Royaume sera instauré par le Fils de l'homme lorsqu'il paraîtra sur les nuées ". ( Mc 8,38 & 9,1) (4)

Selon lui, on ne peut comprendre certaines " bizarreries " du comportement et du message de Jésus, tels que les racontent les è deux premiers évangélistes, que si on garde présent à l'esprit la dimension apocalyptique du monde qu'il se représentait : Jésus situait son existence dans une perspective eschatologique, c'est-à-dire dans l'attente prochaine de la fin du monde et de la venue surnaturelle du Royaume de Dieu . Comme les anciens prophètes d'Israël, Jésus appelle à la repentance : mais repentance ne signifie pas pour lui réparation d'une faute passée mais " rénovation morale en vue de l'accomplissement futur d'un état d'universelle perfection ". Autre point important qu'il souligne : ce serait à l'instant de son baptême que Jésus aurait eu la révélation " intime du mystère de sa destinée, c'est-à-dire d'être celui que Dieu destinait à être le Messie ". Et il explique le secret que Jésus entend garder sur sa messianité - tout en œuvrant en vue du Royaume et en se préparant avec ses disciples à subir l'épreuve de la grande tribulation - au fait que cette messianité ne devait éclater que dans la gloire, après qu'il eût passé, justement, par cette grande tribulation.

Il est clair que pour Albert Schweitzer, Jésus a donné sa vie pour forcer l'avènement du Royaume . Dans Le secret de la vie de Jésus, il démontre que dans la pensée de Jésus et de ses contemporains, la grande tribulation est synonyme à la fois d'épreuve et d'expiation. Elle est prévue dans le drame final parce que Dieu exige des héritiers du Royaume une expiation des péchés qu'ils ont commis dans cet eon, explique-t-il. Jésus donc, en proclament la venue du Royaume, annonçait aussi les souffrances à venir. Jésus ne cessa de préparer ses disciples au drame eschatologique : tous liens seront rompus ; la division règnera dans les familles ; l'autorité politique les persécutera. Jésus sent que l'heure est proche et l'expulsion des démons en est le signe le plus éclatant. Mais elle ne vient pas. Il médite et s'interroge : " L'Ecriture, écrit Schweitzer, lui fournit la clé de l'énigme : Dieu fera venir le Royaume sans imposer aux hommes la grande tribulation. Celui qu'il a destiné à régner dans la gloire l'accomplira dans sa personne en se laissant condamner et crucifier comme un malfaiteur ". Dieu n'avait pas infligé la grande tribulation au monde. Néanmoins, il fallait accomplir le sacrifice. Jésus comprit alors qu'il devait en sa qualité de " Fils de l'homme " futur, assumer l'expiation en sa personne . Seul, il devait souffrir pour les péchés de ceux qui étaient promis à entrer dans le Royaume. C'est pour accomplir ce sacrifice qu'il monta vers Jérusalem. C'est là, affirme Schweitzer, le secret de l'idée de la Passion. (5) Le mystère du Royaume, le mystère de la souffrance et de la Croix, le mystère de la Résurrection sont au cœur de sa conception du christianisme. Mais ces mystères, loin d'être des thèmes démobilisateurs, doivent au contraire inciter le chrétien à aller de l'avant. Dans toutes les prédications du recueil " Vivre ", nous retrouvons ce thème : agir. Nous y retrouverons également son " mysticisme éthique ", un mysticisme exigeant qui est impulsion à l'action, à l'imitation de Jésus et au dévouement et non résignation.

Sa formulation doctrinale sur le Royaume fut très contestée : elle dérangeait ; Il estimait néanmoins qu'il ne fallait jamais cacher les choses parce qu'elles dérangeaient. Lui-même alla au bout de ses rêves et de ses convictions, quitte à déranger.

Dans un sermon qu'il prononça le dimanche 16 février 1919 dans l'église Saint Nicolas à Strasbourg, sur le respect de la vie, Albert Schweitzer dit :

"La vie est force, volonté surgissant des causes premières et se renouvelant en elles, la vie est sentiment, émotion, douleur. Et si tu creuses le sens de la vie jusqu'à ses profondeurs ultimes et que tu contemples, les yeux grands ouverts, le grouillement qui anime le chaos du monde, soudain tu te sens pris de vertige. Partout tu retrouves le reflet de ta propre existence. Ce scarabée, gisant mort au bord du chemin, c'était un être qui vivait, luttait pour subsister - comme toi, qui jouissait des rayons du soleil - comme toi, qui éprouvait la peur et la souffrance - comme toi, et qui, maintenant, n'est plus qu'une matière en décomposition - comme toi aussi, tôt ou tard, tu le deviendras un jour.

Tu sors et il neige. Machinalement, tu secoues la neige de tes manches. Mais vois : un flocon brille sur ta main ; Il accroche ton regard, que tu le veuilles ou non, car il étincelle en des arabesques merveilleuses ; puis un tressaillement : les fines aiguillettes qui le composaient s'effondrent - c'est fini, il est fondu, mort - sur ta main. Ce flocon tombé sur toi des espaces infinis, qui avait brillé, tressailli et n'est plus, c'est toi . Partout où tu perçois de la vie, elle est l'image de la tienne."

Vivre, p. 169

Liliane CRÉTÉ


(1) Voir : Vivre. Paroles pour une éthique du temps présent, Paris, Albin Michel, 1970.
(2) Albert Schweitzer, Le secret historique de la vie de Jésus, Paris, Albin Michel, 1967, p. 82.
(3) Humanisme et Mystique, Paris, Albin Michel, 1995, p. 341.
(4) Le secret historique de la vie de Jésus, op. cit., p. 76.
(5) Le secret historique de la vie de Jésus, op. cit., p. 170-203.
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