BONHOEFFER : la chute

Les grandes figures du protestantisme et leur rapport à la Bible n°5

Dietrich Bonhoeffer

Nous avons vu la dernière fois l'importance que prenaient les concepts de " commencement ", " d'entre-deux ", de " centre " dans l'analyse de Bonhoeffer sur la place donnée respectivement à Dieu, à l'homme, et aux deux arbres particuliers du Jardin : l'arbre de Vie et l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal. La grande question qui se pose maintenant, et qui touche à la transgression, est celle du sens théologique qu'il donne au Bien et au mal auquel il préfère les noms hébreux de tov et ra, nous allons voir pourquoi.

" Bien et mal, tov et ra, écrit-il, ces mots ont ici un sens qui va beaucoup plus loin que les termes de notre vocabulaire. Tov et ra évoquent en somme une ultime division, une ultime ambiguïté dans le monde des humains, division qui va au-delà de la division morale, de sorte que tov pourrait aussi bien signifier à peu près ' ce qui apporte de la joie, du plaisir ', et ra, 'ce qui apporte la douleur '. Tov et ra sont les concepts qui expriment la plus profonde rupture de l'existence humaine ". (1) Tov et ra ne sont pas en effet des concepts moraux mais existentiels. Et ainsi que le constate Bonhoeffer, ils vont en couple : " Le tov - ce qui donne de la joie, du plaisir, ce qui est beau - n'existe jamais sans avoir aussi été immergé dans le ra - ce qui donne de la douleur, ce qui est mauvais, ce qui est vil, ce qui est inauthentique. Et, au sens large, il n'est rien de douloureux ou de mauvais qui existe sans cette lueur de joie, de plaisir qui seule fait de la souffrance ce qu'elle est ". (2)

Ainsi, pour lui, le bien est " anobli " par la grandeur du mal auquel il s'est arraché tandis que le mal est " anobli " par le bien dont il est issu ; c'est pourquoi il peut affirmer : " Rien de réellement mauvais ne saurait se passer totalement de l'idée du bien ". (3) Seulement lorsque l'homme a perdu son humanité peut-on dire que le mal est absolu ? L'homme est alors malade puisqu'il s'est laissé engloutir, submergé par le mal/malheur. En revanche, Bonhoeffer perçoit l'homme sain comme celui qui au milieu de la douleur " est porté et nourri par ce qui lui donne du plaisir, dans ce qui lui donne du plaisir, dans le bien par le mal, dans le mal par le bien, c'est un être en division ".

L'interdiction de toucher à l'arbre de la connaissance, la formation d'Eve, et la venue du serpent forment aux yeux de Bonhoeffer un ensemble qu'on ne saurait désunir : " Tous étaient issus, ensemble, de Dieu le créateur, écrit-il, et pourtant, curieusement, les voici qui vont faire front commun avec l'homme contre le créateur. L'interdiction qu'Adam avait entendue comme une grâce s'est changée en une loi qui provoque la colère chez l'homme et chez Dieu ". Comment cela se fait-il ? Bonhoeffer ne peut que faire un constat : à cette question la Bible ne répond pas, ou elle y répond de façon indirecte et équivoque. Pour lui, en tout cas, il est hors de question de mettre en avant la liberté de l'homme par rapport au bien et au mal dont il aurait fait mauvais usage. La cause est ailleurs.

En Gen. 3, 2-5, le serpent promet à Eve qu'elle ne mourra pas, si elle mange du fruit défendu, mais deviendra comme Dieu ; il lui fait donc croire que la parole de Dieu est mensonge. Mais Adam et Eve ignorent ce qu'est le mensonge. Ils comprennent seulement que la vérité de Dieu montre la limite de l'homme et la vérité du serpent son caractère illimité. La discussion théologique entamée avec le serpent se termine abruptement. Commentant Gen. 3, 4-5, Bonhoeffer écrit : " Nous nous trouvons ici au point ultime jusqu'où l'auteur biblique mène l'être humain juste avant l'abîme, avant que ne s'ouvre le gouffre inconcevable, infini ". (4) Vient l'acte. Qu'est-il arrivé ? " Avant tout, ceci : on a pénétré au centre, la limite a été franchie, l'homme est maintenant au centre, il est sans limite. Le fait qu'il soit au centre signifie que désormais, c'est en lui-même qu'il trouve la source de vie et non plus à partir du centre ". (5)

En Gen. 3, 7, apparaît un élément nouveau : la honte. " Les yeux de tous deux s'ouvrirent ; ils prirent conscience du fait qu'ils étaient nus. Ils se firent des ceintures de feuilles de figuier cousues ensemble ". Le commentaire de Bonhoeffer peut surprendre car, contrairement à l'analyse de la plupart des théologiens protestants, il voit dans la cause de la " chute " la sexualité. Ce verset l'amène à se poser un certain nombre de questions : faut-il comprendre qu'il s'agit là de l'origine de la question de l'amour entre l'homme et la femme et que par cet acte libérateur, l'être humain s'est acquis le droit à l'amour et à la création de vie ? La connaissance du bien et du mal est-elle la science nouvelle de l'homme devenu adute ? Ou bien la faute d'Adam fut-elle de ne pas avoir pris aussi du fruit de l'arbre de vie ? " En tout cela, dit-il, il y a quelque chose d'exact, c'est qu'il s'agit essentiellement ici de la question du sexe ". (6) Néanmoins, le langage qu'il emploie est plus théologique que moral, et sa réponse nous entraîne dans l'inattendu.

" Pour Adam, qui vit dans l'unité, la connaissance du bien et du mal consiste en cette impossible connaissance de la division, de la déchirure du tout, et l'expression qui englobe cette dualité, c'est le tov et le ra, ce qui dans notre langage se dirait : d'une part, ce qui est source de joie et de plaisir, ce qui est bon, et, d'autre part, ce qui est cause de douleur, ce qui est mauvais. Et c'est précisément le fait que joie/plaisir et bon soient ainsi mêlés qui enlève toute autorité à l'exégèse moralisante. Finalement, dans ce monde déchu et divisé, ce qui apporte plaisir est aussi sérieux que ce qui est 'bon', dans la mesure où l'un et l'autre, par la chute, sont sortis de l'unité originelle. L'un comme l'autre ne consistent plus que dans la dualité et ils ne retrouvent plus le chemin de l'unité ". (7) Pour Bonhoeffer qui conçoit la limite humaine comme une grâce de Dieu, l'autre est perçue comme la limite de l'homme. Eve est donnée à Adam comme limite devenue visible, palpable, nommable . Mais maintenant qu'il a franchi la limite, l'homme ne voit plus la limite comme grâce mais comme colère, haine, jalousie de Dieu. De plus, l'homme va maintenant réclamer son droit sur l'autre, déniant, détruisant du même coup le statut d'être créé de l'autre. " Cette passion maladive d'un être humain vis-à-vis de l'autre trouve son expression originelle dans la sexualité. La sexualité de l'être humain qui franchit sa limite consiste à ne vouloir admettre aucune limite, c'est le désir débridé d'être sans bornes ". (8)

La question éthique n'est pas absente de son commentaire : " A l'origine, connaître le tov et le ra ce n'est pas connaître les principes éthiques, mais c'est la sexualité, c'est-à-dire la distorsion des relations entre les êtres humains. Et comme l'essence même de la sexualité consiste dans le fait d'être créateur dans l'anéantissement, de même c'est justement dans la procréation qu'est conservé de génération en génération l'obscur mystère de la nature de l'être humain qui est liée au péché originel ". (9)

Comprise comme grâce ou comme don, la limite de l'homme est le contraire du péché. En conséquence, la transgression de cette limite, quelle soit d'ordre sexuel ou non, est bien ce que la Bible et la théologie appellent " péché ".

Liliane CRÉTÉ


(1) Dietrich Bonhoeffer, Création et chute, traduction Roland Levet, revue par Hans Christoph Askani, Paris, Les Bergers et les Mages, 1999.
(2) Ibid., p. 70.
(3) Ibid.
(4) Ibid., p. 89.
(5) Ibid., p. 91.
(6) Ibid., p. 97.
(7) Ibid., p. 97-98.
(8) Ibid., p. 98.
(9) Ibid., p. 100.
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