Calvin et Calvinisme :
l’héritage

Les grandes figures du protestantisme n°14

Jean CALVIN

Notre ami Michel Leplay, qui a le sens des formules, a décrit ainsi, dans une chronique destinée au journal La Croix, la différence entre " Calvinistes " et " Calviniens " : Les calvinistes sont ceux qui " prennent l‘œuvre de Calvin au pied de la lettre ", les calviniens, ceux qui " gardent l’essentiel des grandes intuitions ". Il ajoute une troisième catégorie, les " calvineux " qui " jettent l’enfant avec l’eau du bain ".

Les réformés que nous sommes sont calviniens, même si parmi nous des " calvineux " forment des groupes si férocement anti-Calvin qu’ils en refusent l’héritage pour de mauvaises raisons : ils ignorent généralement qui est Calvin et ne veulent pas le savoir, et ils n’ont retenu de lui que le concept de la prédestination et l’affaire Servet. C’est à ceux-là que je voudrais m’adresser. D’abord en leur parlant de l’héritage fabuleux qu’il a laissé : car le monde protestant dans sa diversité a une dette envers lui. De 1541 à 1564, date de sa mort, il organisa non seulement l’Eglise de Genève, mais encore toutes les Eglises de France, des Pays Bas, d’Ecosse et d’Allemagne du nord, et si l’Eglise d’Angleterre refusa ses ordonnances ecclésiastiques, ses 39 articles qui lui servent de confession de foi, n’en sont pas moins fortement marqués par sa pensée théologique. Des Réformés aux Evangélistes, en passant par les Presbytériens, les Anglicans et les Méthodistes, ils sont des millions de par le monde à lui être redevables.

Calvin a non seulement changé le rapport des hommes au religieux, mais il a aussi changé l’homme et, partant, changé la société. Comme Luther, il s’est préoccupé de l’homme, de ses péchés, de son salut. Mais il a donné à la théologie de la grâce et du salut par la foi une nouvelle dynamique et, à la conscience individuelle que donne l’Ecriture, a ajouté la conscience de la communauté. Et parce qu’il avait une compréhension de la loi de Dieu beaucoup plus positive que le réformateur saxon, il insista bien davantage sur l’exigence éthique. Réinterprétée à la lumière de la vie et de l’enseignement de Jésus et débarrassée de toute ambiguïté, puisqu’on ne lui demandait plus d’être un moyen de salut pour l’homme, la Loi, affirma-t-il, n’était pas abolie par le Christ, mais révélée dans toute sa profondeur ; et même si, sans le Christ, elle était précaire et incomplète, elle n’en demeurait pas moins objet de référence. L’obéissance à la Loi, c’était aussi pour Calvin porter témoignage de la sainteté de la vie. Dans toutes les confessions calviniennes, on retrouve ce même souci de sanctification, c’est-à-dire de progrès moral et spirituel.

Il faut savoir aussi qu’au cœur de sa théologie est l’idée que Dieu a créé le monde pour faire une place à l’humanité afin que celle-ci puisse œuvrer à Sa gloire et contempler Sa puissance et Sa grâce. Dans l’Institution de la Religion chrétienne, il proclame clairement la transcendance absolue de Dieu " créateur et souverain gouverneur du Monde " et son altérité totale par rapport aux hommes. Entre Dieu et l’homme le contraste est radical et cette position l’a amené à formuler la doctrine de la prédestination qui lui permettait de montrer à la fois la liberté de Dieu, et sa grâce incommensurable puisque pour lui, comme pour Augustin, toute l’humanité était coupable. Il démontre aussi dans l’Institution que Dieu aime sa création et l’assiste dans tous les détails de la vie.

Ajoutons pour mieux comprendre Calvin, que la prédestination, très discutée dans la postérité calviniste et disparue de presque toutes les Eglises aujourd’hui, n’a jamais été au centre de sa théologie. De son argumentation, il ressort clairement qu’il en utilise surtout le concept pour exalter la toute puissance de Dieu et sa grande miséricorde en nous justifiant par grâce, et il met en garde contre toute tentative de l’homme de vouloir sonder ses abîmes : " A chacun, écrira-t-il, sa foi est suffisant témoin de la prédestination éternelle de Dieu ; en sorte que ce serait un sacrilège horrible de s’enquérir plus haut ". Ses héritiers, et en premier Théodore de Bèze, n’auront malheureu-sement pas sa sagesse.

Autre point marquant de l’œuvre de Calvin, très présent chez ses héritiers est l’importance qu’il a accordée à l’Eglise. Car l’expérience qu’il a acquise, tant à Strasbourg auprès de Bucer qu’à Genève, l’a convaincu de trois choses :

  1. De l’importance d’une Eglise visible autant que d’une Eglise invisible;
  2. De la nécessité d’une discipline ecclésiastique, car en cette matière le rôle de l’Etat lui apparaît nuisible;
  3. Des avantages d’un consistoire formé de pasteurs et de laïcs pour diriger les églises et veiller sur les fidèles. C’est ce que nous appelons le système presbytéro-synodal.

A Genève, il a lutté durant des années contre les magistrats pour préserver la liberté de l’Eglise, voulant la mettre à l’abri du politique. Il a lutté également pour son unité et sa cohésion ; mais il est trop bon observateur de la nature humaine pour ne pas être conscient de la quasi-impossibilité d’atteindre son objectif sans l’aide de Dieu et dans son commentaire sur 1 Corinthiens, il constate avec sagesse et clairvoyance que les questions de foi sont aussi propres à susciter les querelles qu’à cimenter l’union.

Dernier point : l’exégèse biblique. Calvin a été un grand exégète, lisant les textes dans leurs langues originales, qu’il connaissait bien, et son exégèse a été à la fois littérale et historique. Il estimait en effet qu’il fallait, pour comprendre un texte, le remettre dans son contexte historique, c'est-à-dire examiner la situation de l’auteur au moment de sa rédaction.

Croyez moi, chers " Calvineux ", Calvin a encore beaucoup à nous dire.

Liliane CRÉTÉ


A lire en cette année de commémoration :
1) Bernard Cottret, Calvin, Paris-ed. J.C. Lattes, 1995.
2) Martin Ernst Hirzel et Martin Sallmann, Calvin et le calvinisme. Cinq siècles d’influence sur l’Eglise et la Société, Genève-ed. Labor et Fides, 2008.
3) Marc Vial, Jean Calvin, introduction à sa pensée théologique, Genève-ed. Labor et Fides, 2008.
4) Et de Calvin lui-même : Jean Calvin, Traité des reliques, présentation et notes de Bernard Cottret, Paris-éditions Max Chaleil, 2008.
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