Calvin et les anges

Les grandes figures du Protestantisme n°11

Jean CALVIN

Au temps de Calvin, les hommes gardaient de l’ordre cosmique une perception encore proche du Moyen Age. Réformateur de la deuxième génération, Jean Calvin croyait à Dieu et à Satan, aux anges et aux démons, au Ciel et à l’Enfer ; il croyait en un monde que Dieu avait tiré du néant en six jours1 et auquel il mettrait fin un jour, mais il ne pensait pas que cette fin fût proche et rejetait toute projection apocalyptique de l’à-venir. C’est un fait qu’il ne fit jamais l’exégèse du dernier livre de la Bible et qu’il le cite rarement. En revanche, il avait comme tant d’autres penseurs chrétiens avant lui cherché à connaître d’où venait le Mal et à l’expliquer sans compromettre la grandeur de Dieu ou impliquer celui-ci dans sa diffusion. La lecture du livre de Job, extraordinaire poème sur la souffrance du juste, qui met en scène un Satan au service de Dieu, lui apporte une réponse peu originale mais qui a fait ses preuves dans le passé :
Nous savons par le premier chapitre de Job, que Satan se présente devant Dieu aussi bien que les Anges, pour ouïr ce qui lui sera commandé. C’est bien en diverse manière et à une fin tout autre ; mais, quoi qu’il en soit, cela montre qu’il ne peut rien attenter, sinon du vouloir de Dieu […] Nous avons à conclure que Dieu a été l’auteur de cette épreuve, de laquelle Satan et les brigands ont été ministres2.

Il était si conscient de la grandeur de Dieu qu’il ne pouvait concevoir un Satan autonome. Il s’opposa par conséquent à toute tendance manichéenne : « Où sera la puissance infinie de Dieu si on donne tel empire au diable qu’il exécute ce que bon lui semble, quoique Dieu ne le veuille pas » ? dit-il3. Rien de ce que Dieu avait créé ne pouvant être mauvais, il fit sienne le concept des anges déchus :
La malice et perversité tant de l’homme que du diable, et les péchés qui en proviennent, ne sont point de nature mais plutôt de corruption de cette nature, et n’y a rien procédé de Dieu en quoi du commencement il n’ait donné à connaître sa bonté, sagesse et justice4.

Il discoura assez longuement sur les anges. Dans l’Institution, il leur réserve même un traitement particulier, et nous constatons qu’il commence par prévenir ses lecteurs qu’il les étudiera dans la mesure que Dieu commande, c'est-à-dire, « sans spéculer plus haut qu’il sera expédient » afin que ceux- ci ne soient « écartés de la simplicité de la foi »5. Il se doit néanmoins de montrer que Dieu est le créateur des choses invisibles, entendant par là le Ciel, demeure de Dieu et des anges. Apparemment, le Réformateur veut aller au devant des questions que pourraient se poser les chrétiens en lisant les Ecritures ; surtout, il le dit clairement, il se méfie de leur imagination quant au monde invisible et il commence par rappeler que l’apôtre Paul, qui avait été enlevé au dessus du troisième ciel, avait dit qu’il « n’était pas licite de révéler les secrets qu’il avait vus »6.

La position de Calvin sur les anges est conforme à ce qu’en dit la Bible. Les anges de Calvin, nous les trouvons tous dans le Premier et le Second Testaments. Ils sont des esprits célestes créés pour obéir à Dieu et lui rendre tous les devoirs ; ils sont les ministres de Dieu « qui les fait ses messagers envers les hommes, pour se manifester à eux » ; ils sont regroupés en armées, comme les gendarmes autour de leur Prince et ils sont présents devant Dieu « pour orner et honorer sa majesté » et faire ce qu’il réclame. Et Calvin qui ne voulait pas laisser vagabonder les imaginations concernant le monde invisible, ne peut s’empêcher de décrire en terme lyrique la cour de Dieu :
En telle magnificence nous est décrit le Trône de Dieu par tous les Prophètes, et nommément en Daniel, quand il dit que Dieu étant monté en son siège royal, il avait des millions d’Anges en nombre infini tout à l’entour7.

Par les anges, Dieu « déclare la force de sa main ». Mieux, pour que la gloire de Dieu réside en eux, ils sont nommés « ses Trônes ». Ils sont toujours au guet pour notre salut, toujours prêts à nous défendre : « ils dressent nos voies et ont le soin de nous en toutes choses, pour nous garder de mauvaises rencontres ». Soldats de Dieu, ils combattent contre le Diable et contre tous les ennemis des élus et peuvent se montrer redoutables puisqu’ils font « la vengeance de Dieu sur ceux qui nous molestent comme nous lisons que l’Ange du Seigneur tua en une nuit cent quatre vingt cinq mille hommes au camp des Assyriens, pour délivrer Jérusalem du siège »8. Il refuse néanmoins l’idée que Dieu a placé un ange gardien derrière chaque homme pour l’assister dans sa vie terrestre. Il y a pensé, dit-il, du fait qu’il est démontré dans l’Evangile que « certains anges ont à charge les petits enfants », mais il ne saurait affirmer que chacun a le sien propre et de toute façon, dit-il, « il n’est pas besoin de nous tourmenter beaucoup à une chose qui ne nous est guère nécessaire à salut »9. Il reconnaît toutefois la possibilité pour les anges, d’accompagner l’âme du juste vers sa demeure céleste. Tel le pauvre vieux Lazare, dont l’âme, après la mort, avait été portée au sein d’Abraham par des anges (Lc 16,23), image utilisée à l’envie par les casuistes protestants lorsqu’ils veulent rassurer les fidèles sur le sort qui les attend après la mort.

Calvin s’interroge également sur la position des anges au royaume céleste, sur leur nombre, sur leur forme, sur leur personnalité. Il reconnaît qu’il y a neuf catégories de créatures célestes dénombrées dans la Bible constituant trois triades, mais il refuse d’accorder à la triade qui se trouve au plus haut des Cieux, un statut privilégié. Ainsi, il dit à propos des chérubins qui entouraient l’arche d’alliance :
Quand il est dit que Dieu estoit entre les Chérubins ; ce n’estoit point pour en faire quelque idole ; car les Chérubins avoient leurs visages cachez et leurs ailes qui couvroient l’arche, pour monstrer que Dieu estoit invisible en son essence et que les Anges mesmes l’adoroient en toute humilité et qu’il y avoit là ung ombrage si obscur, qu’il n’est pas question de luy faire ny bouche ni nez, ny rien qui soit terrestre.

Après avoir disserté et conjecturé sur eux, il avertit ses lecteurs du danger que représenterait pour la gloire du Christ une magnification trop grande de ces créatures célestes et rappelle que Paul dut réprimander les Colossiens qui tant exaltaient les anges qu’ils en omettaient de placer le Christ au dessus d’eux10. On retrouve dans l’épître aux Hébreux un même avertissement11.

Au fil des siècles les anges avaient reçu un traitement particulier dans la religion catholique romaine. Calvin s’oppose clairement à la position de Rome : on ne doit jamais adorer les anges et leur vouer un culte, ni les prier d’intervenir en leur faveur auprès de Dieu. Dans de nombreuses prédications, il évoque les anges et parfois semble montrer une certaine affection pour eux. Néanmoins, il les remet constamment à leur place de « créatures de Dieu » et rappelle sans cesse qu’il n’y qu’un seul médiateur : Jésus Christ. Dans l’Antiquité tardive, la question des anges avait divisé les Juifs : les pharisiens y croyaient et les sadducéens niaient leur existence. Les chrétiens unanimement reconnurent leur existence ; mais ils se divisèrent sur leurs fonctions et leurs attributions et surtout les protestants refusèrent toute idolâtrie. Calvin ne s’en prit pas seulement aux erreurs des « simples », mais encore aux spéculations des philosophes et il reconnut que le danger en matière des anges était que « la gloire de Dieu reluit si clairement en eux » qu’il n’y a rien de plus aisé « que de nous faire transporter en une stupidité pour les adorer, et de leur attribuer les choses qui ne sont dues qu’à un seul Dieu »12.

Liliane CRÉTÉ


(1) Il écrit en effet, dissertant sur la création : «… car ce n’est point sans cause qu’il [Dieu] a divisé la création du monde en six jours, bien qu’il pût aussi facilement parfaire le tout en une minute de temps, que d’y procéder ainsi petit à petit » : Institution, de la Religion Chrétienne, Marnes la Vallée, Editions Farel, et Aix en Provence, éditions Kerygma, 1995, I, XIV, §22.
(2) Ibid., I, XVIII, § I.
(3) Ibid, I, XIV, §3.
(4) Ibid.
(5) Ibid., § 3-5.
(6) II Co 12, 2.
(7) Jean Calvin, Institution…, op. cit., I, XIV, § 5 ss
(8) Ibid. Voir : Es 37, 36.
(9) Ibid., I, XIV, §7.
(10) Col. 1, 12-20.
(11) He 1, 5-8
(12) Institution. op. cit. I, XIV, §. 10.
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