Calvin et les femmes

Les grandes figures du protestantisme et leur rapport à la Bible n°6

Calvin

Avec les Réformateurs, la femme devint la Compagne, l'Aide de l'homme et je serais même tentée de dire qu'elle était un peu sa béquille. Comme Luther, Calvin relut le livre de la Genèse, et sa lecture l'entraîna, lui aussi, dans une toute autre direction que celle prise par les Pères de l'Église, auxquels on doit cette identité féminine dictée par les figures d'Ève ou de Marie. Calvin reconnut pleinement l'égalité de l'homme et de la femme dans la création ; et plus encore que Luther il vanta les joies du mariage.

Prenons son commentaire de Genèse 1, 2 et 3 : Il insiste d'abord sur le fait que Dieu les fit mâle et femelle. « On ne peut donc nier, dit-il, que la femme aussi ne soit créée à l'image de Dieu, bien que ce soit au second degré, d'où il s'ensuit que ce qui a été dit en la création de l'homme appartient aussi au sexe féminin ». C'est clair : pour Calvin, la femme, comme l'homme, est créée à l'image de Dieu. Revirement total, donc, sur les théories scolastiques et surtout sur la théorie de saint Augustin qui estimait que l'homme seul avait été créé à l'image de Dieu.

Si Dieu a fait l'homme « mâle et femelle », dit-il encore, c'est « pour magnifier le lien du mariage par lequel la société du genre humain est entretenue. » Ayant fait cette constatation, il s'emporte avec fougue contre saint Jérôme qui, dit-il « s'efforce de diffamer et de rendre odieux le saint mariage. Que les fidèles apprennent à opposer à de telles suggestions de Satan cette sentence de Dieu par laquelle il ordonne et destine l'homme à vivre en mariage non pas pour sa ruine mais pour son salut » Et ce qui est intéressant dans ce commentaire, c'est que le but du mariage n'est pas pour lui la procréation ; la femme a été « jointe à l'homme pour compagne », ce sont ses propres mots, afin d'aider celui-ci à vivre plus commodément. Et s'il parle de salut, c'est parce que pour lui, le mariage est un « rempart contre la fornication ». Chacun doit avoir sa chacune.

Fin exégète, Calvin était aussi excellent hébraïsant. Ainsi, prenant littéralement le sens du mot neged en Gn 2,18, qui veut dire « devant » et « contre », il démontre que la femme n'a pas été seulement créée pour « peupler le genre humain », ni qu'elle a été donnée à Adam pour « coucher avec lui », mais « afin qu'elle lui fût compagne inséparable de sa vie ! C'est pourquoi cette particule « devant lui » importe beaucoup, afin que nous sachions que le mariage s'étend à toutes les parties et à tous les usages de la vie. »

Cette exégèse l'amène à disqualifier la sexualité comme cause ou conséquence de la « chute » et à la réhabiliter en tant que « principe créateur voulu par Dieu pour l'homme dès l'origine ».

Le mariage lui apparaît donc comme un « ordre de création », antérieur à la chute et devenu d'autant plus nécessaire que le monde désormais est menacé par le péché. Visant l'Église romaine, il affirme par ailleurs que celui qui s'astreint à n'être point marié « s'abuse lui-même car Dieu qui a une fois prononcé qu'il était bon à l'homme d'avoir la femme pour aide fera la punition du mépris de l'ordre qu'il avait mis ».

Dans l'Institution chrétienne, au livre IV, il renchérit sur ce thème : le mariage, proclame-t-il, « est une ordonnance de Dieu bonne et sainte ». Avec une telle exégèse de Genèse 1 et 2, vous ne serez pas étonnés d'apprendre que Calvin et les autres réformateurs furent des marieurs enragés. Ils vantèrent à l'envi la bonté de l'union conjugale réussie, et le chaste Calvin chanta même la bonté de la sexualité.

Le mariage rendait à l'homme pécheur la pureté originelle du sexe et quant à la procréation, elle n'était plus que la conséquence du mariage, non le but. Néanmoins, il ne voulait pas que le lit conjugal fût « profané de lascivité déshonnête ». Oui à la volupté, mais à l'« honneste volupté ». À Strasbourg, il rechercha une épouse ; il la voulait pudique, prévenante, économe, patiente et surtout attentive à sa santé. Pas très romantique. Le 21 juin 1539, il écrivait à un ami : « Je n'ai pas encore trouvé de femmes, et je doute devoir chercher davantage. » Pourtant, deux mois plus tard, il était marié, et bien marié avec une jeune veuve de haute vertu, Idelette de Bure, qui, selon son ami Farel, qui s'en étonna, « était même jolie ».

La Réforme apporta au statut de la femme de grandes améliorations : ainsi, le mariage fut désormais sanctionné par l'État ; ensuite, l'assentiment des parents ne fut plus exigé si la fille avait 18 ans révolus. En ce qui concerne le divorce les femmes, comme les hommes pouvaient l'obtenir lorsqu'il y avait adultère ; en cette matière, disait Calvin, « il y avait égalité des droits puisque « dans la cohabitation du lit », la femme n'est pas plus sujette au mari que le mari à la femme ».

On ne s'étonnera pas d'apprendre que Calvin se montra par ailleurs très conservateur en ce qui concernait la hiérarchie du couple. La femme devait obéissance à l'homme (excepté au lit). Cependant, étant donné que tous deux étaient dépositaires de l'autorité de Dieu, la femme, comme l'homme, était concernée par l'éducation des enfants et des domestiques : à ces derniers, elle devait enseigner l'Évangile et les inciter à la vertu. Il s'opposa à toute violence masculine car de même qu'il redoutait l'autonomie chez la femme, il haïssait la tyrannie chez l'homme. Dans la cité calviniste, « on ne laissait pas la femme sous des mauvais traitements du mari ».

Beaucoup apprirent à lire avec la Bible. Certes, dans la population catholique, il y avait de nombreuses érudites : mais c'était dans les hautes classes de la société où les jeunes filles bénéficiaient de l'enseignement donné à leurs frères. Calvin, et plus encore Théodore de Bèze, s'intéressèrent, eux, à la « ménagère ». D'où ce poème rédigé par Bèze : « Les vertus de la femme fidèle et bonne mesnagère » comme il est escrit aux Proverbes de Salomon, chap XXI, qui devait être chanté sur l'air du psaume XV par les femmes vaquant « joyeusement » à leurs occupations. Il y exalte la bonne épouse, confiante et vertueuse, qui est à ses yeux « plus grand trésor que nulle perle précieuse »

Si longtemps qu'elle durera
Elle luy cherchera son aise
Et si bien se gouvernera
Que jamais ne s'addonera
Et faire rien qui luy desplaise.

Allons, il y avait encore du chemin à faire.

Liliane CRÉTÉ


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