CALVIN exégète
de l'Ancien Testament

Les grandes figures du protestantisme et leur rapport à la Bible n°2

Jean CALVIN

Calvin fut un excellent hébraïsant et un remarquable exégète, ce que l'on oublie trop souvent. Sa première activité à Genève fut d'ailleurs celle de " Lecteur en la sainte Ecriture ". L'exégèse de la Bible fut en vérité la tâche principale de son ministère. Pour lui, si nous voulions apprendre qui est Dieu et qui nous sommes, c'était dans l'Ecriture qu'il nous fallait chercher. Mais contrairement aux exégètes juifs et aux exégètes chrétiens d'aujourd'hui, qui contestent fortement cette interprétation, il affirmait que l'Ecriture devait être lue avec l'intention d'y trouver Christ. Dans son commentaire évangélique sur Jean 5, 39, il précise : " Qui s'écarte de ce but se fatiguera toute sa vie dans l'étude sans jamais parvenir à la connaissance de la vérité ".

Calvin n'a rien innové. Tous les Réformateurs, et les théologiens catholiques avant eux, voyaient dans l'Ancien Testament, les images et l'ombre du Christ, ne faisant en cela que suivre les auteurs des livres du Nouveau Testament qui interprétèrent Jésus par l'Ancien Testament, et l'Ancien Testament par Jésus. Les problèmes soulevés à Genève par les Anabaptistes et autres antinomistes, qui estimaient que le temps de la Loi était passé et rejetaient toute église et toute discipline, l'amenèrent à démontrer que du fait de la rédemption du Christ, la loi et l'Evangile n'étaient plus antithétiques ; il y avait unité entre l'Ancien et le Nouveau Testament dans la mesure où il n'y avait qu'une seule révélation d'un seul Dieu.

Dans l'édition de 1539 de l'Institution Chrétienne, il ajouta un chapitre intitulé " De la similitude de l'Ancien et du Nouveau Testament ", qu'il développa dans l'édition de 1559 en trois chapitres. Il démontre qu'il y a même substance dans les deux Testaments, que Christ est présent dans l'Ancien, mais " de loin et dans l'obscurité ", qu'il y a dans l'Ancien Testament vie spirituelle et espérance d'immortalité par adoption, et que l'alliance conclue par Dieu avec les Pères, je reprends le texte de Calvin, " n'a pas été fondée sur leurs mérites mais sur sa seule miséricorde ". Il affirma par ailleurs que " l'Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu'on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l'ordre d'être dispensée ".(1) Si l'on voulait résumer d'une phrase la différence majeure perçue par Calvin entre l'Ancien et le Nouveau Testament, on pourrait dire que l'Ancien Testament nous fait connaître à l'état de promesse ce que le Nouveau Testament nous offre comme réalité présente.

Au Paradis terrestre, Christ était déjà là. Dans son commentaire du Livre de la Genèse, il écrit : " Au reste, je reçois bien ce que certains Pères ont enseigné, comme St Augustin et Eucherius (2), que l'arbre de vie a été la figure du Christ en tant qu'il est la Parole éternelle de Dieu ; et même un arbre n'a pu être autrement le signe de la vie qu'en le figurant. Car il faut retenir ce qui est écrit au premier chapitre de Saint Jean : que la vie de toutes choses a été enclose en la parole et principalement celle des hommes, qui es conjointe avec la raison et l'intelligence. Adam a donc été averti par ce signe de ne s'attribuer rien comme propre, afin qu'il dépendit totalement du Fils de Dieu et ne cherchât la vie qu'en lui. " (3)

Particulièrement intéressante est l'analyse qu'il fait des récits de la création d'Adam et d'Eve et de la " chute ". D'abord, il constate que si Dieu créa l'homme mâle et femelle, " c'est pour magnifier le lien du mariage, par lequel la société du genre humain est entretenue " ; ensuite, il démontre que l'homme a été créé par Dieu pour être une créature de compagnie. " Or le genre humain ne pouvait subsister sans femme ". Bon hébraïsant, il prit littéralement le sens du mot néged, en Gn. 18 (*), qui veut dire à la fois " contre ", " devant ", " vis-à-vis " : il démontre que la femme n'a pas été faite à l'image de l'homme, qu'elle n'a pas été créée que pour peupler le genre humain, ni qu'elle a été donnée à Adam pour " coucher avec lui ", mais " afin qu'elle lui fût compagne inséparable de sa vie ". C'est pourquoi " cette particule 'devant' lui importe beaucoup afin que nous sachions que le mariage s'étend à toutes les parties et à tous les usages de la vie ". (4) Fort de cette analyse, Calvin allait disqualifier la sexualité comme cause ou conséquence de la " chute " et la réhabiliter en tant que principe créateur voulu par Dieu pour l'homme dès l'origine.

Pour le Réformateur de Genève, le témoignage biblique doit être considéré comme un témoignage à Jésus Christ, et la théologie n'a d'autre but que d'amener le croyant au Messie à travers les récits bibliques. Calvin chercha Jésus Christ partout dans l'Ancien Testament, ne se référant pas seulement aux passages cités par les auteurs du Nouveau Testament, et c'est en critique qu'il commenta les citations utilisées par eux - citations tirées souvent des Septantes - ce qui est le cas des épîtres pauliniennes. Il recourt alors au texte hébreu pour comparer et rectifier le texte grec.

Inutile d'insister sur la rigueur exégétique de Calvin, qui a étudié la Bible sa vie durant, et sur sa parfaite connaissance de l'Ancien Testament. Son œuvre exégétique est immense. Il écrivit des commentaires sur tous les livres du Nouveau Testament, à l'exception de l'Apocalypse, tandis que ses exégèses de l'Ancien testament comportent les commentaires sur les cinq livres du Pentateuque, Josué, les Psaumes et Esaïe. Ont été également conservés ses cours exégétiques sur Jérémie et les Lamentations, les vingt premiers chapitres d'Ezéchiel, Daniel et les douze petits Prophètes. On peut compléter cette liste par des centaines de sermons portant sur des livres entiers ou des chapitres entiers de la Bible.

Avant de mourir, alors qu'il faisait ses adieux aux ministres de Genève, il tint à affirmer :

" Quant à ma doctrine, j'ay enseigné fidellement, et Dieu m'a faict la grâce d'escrire ce que j'ay faict le plus fidellement qu'il m'a esté possible, et n'ay pas corrompu un seul passage de l'Escriture, ne destourné à mon escient ; et quand j'eusse bien pu amener des sens subtils, si je me fusse estudié à subtilité, j'ay mis tout cela soubs le pied et me suis toujours estudié à simplicité ". (5)

Liliane CRÉTÉ


(1) Institution Chrétienne, Livre II, chap. X, § 2
(2) Eucher de Lyon - mais cette paternité est aujourd'hui contestée.
(3) Commentaires Bibliques, Le Livre de la Genèse, chapitre II, § 9
(4) Ibid, chapitre 1, § 27, ch.II, § 18-19
(5) Cité dans Whilhelm VISCHER, " Calvin, Exégète de l'Ancien Testament ", ETR , vol. 40, 1965, p. 214
(*) Le seigneur Dieu dit : " Il n'est pas bon pour l'homme d'être seul. veux lui faire une aide devant lui. "
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