Jonathan Edwards et le Grand Réveil (1735-1745)

Les grandes figures du Protestantisme n°13

Jonathan EDWARDS

Le nom de Jonathan Edwards (1703-1758) est indubitablement lié au mouvement de ferveur religieuse qui entra dans l’histoire américaine sous le nom de Great Awakening, le Grand Réveil, mouvement né de la volonté de quelques pasteurs de la Vieille et de la Nouvelle Angleterre pour « raviver la foi endormie » des chrétiens.

Né à East Windsor, Connecticut, Jonathan Edwards appartenait à une longue lignée de pasteurs et de notables puritains, donc congrégationalistes, appartenant à l’élite de la Nouvelle Angleterre. Il avait fait de brillantes études au collège de Yale, connu pour son orthodoxie religieuse et on peut dire qu’il fut le premier philosophe-théologien d’Amérique, à la fois bon lecteur de John Locke, admirateur de Newton et enfant de Calvin. Il avait un esprit affûté et une originalité de pensée qui va bien au-delà de la réputation de « prédicateur de l’enfer » que lui valut son sermon : Pécheurs aux mains d ‘un Dieu en colère, parfait exemple des prédications auxquelles on donna le nom de « fire and brimstone » (Feu et Soufre), car faire peur aux fidèles tièdes, aux insouciants et aux pécheurs endurcis était vu par les revivalistes comme une méthode efficace pour les retenir au bord de l’abîme de feu et les amener à se tourner vers Dieu.

Dans ce sermon, qui a sa place dans presque toutes les anthologies de la littérature américaine, Edwards distille lentement la peur. D’abord dans les mises en garde à l’égard des pécheurs au bord du gouffre, ensuite par des rappels des tourments de l’enfer, insistant sur la présence de Satan et de ses mignons qui les guettent, attendant leur chute comme les fauves leurs proies :

Il n’y a rien qui empêche les méchants de tomber à tout instant en enfer, sinon le seul plaisir de Dieu et par “seul plaisir de Dieu”, je veux dire son plaisir souverain, sa volonté arbitraire, qu’aucune obligation ne restreint, qu’aucune difficulté ne vient entraver...1

Affirmation claire et nette de la providence de Dieu : Dieu seul peut sauver les méchants de l’enfer car les méchants méritent l’enfer. Edwards le répète :

Ils méritent d’être jetés en enfer ; on ne peut objecter contre l’utilisation que Dieu fait à tous moments de son pouvoir de destruction afin que la justice divine s’accomplisse. Oui, au contraire, la justice appelle haut et fort à un châtiment sans limite de leurs péchés.

Edwards est un calviniste convaincu en lutte contre la théologie raisonnable, raisonneuse et moralisatrice de l’Eglise d’Angleterre du XVIIIe siècle, marquée par la philosophie rationnelle. Sa campagne d’évangélisation a non seulement pour but de réveiller le sentiment religieux des fidèles, mais aussi de réaffirmer les concepts calvinistes : prédestination et justification par la foi seule. Comme Calvin, il proclame que Dieu fait tout et que l’homme est entièrement en ses mains. Comme Calvin,il insiste sur la corruption naturelle de l’homme causée par le péché originel. Comme Calvin, il fait de la gloire de Dieu le but ultime de la création. En vérité, peu de théologiens ont autant parlé du salut de l’âme et du bonheur qui attend le juste dans l’au-delà. Et s’il parla des terreurs de l’enfer, il eut surtout à coeur de montrer que Dieu voulait le bonheur, non le malheur de l’homme, et que le Ciel était un monde d’amour et la demeure d’un Dieu d’amour. Sa description du monde céleste, la raison de sa création, son organisation sont fondées sur ses lectures bibliques, et il est facile de détecter l’influence du livre de l’Apocalypse. Mais Edwards y apporte le fruit de ses réflexions :
Le Ciel est le palais, ou lieu de la présence de l’être suprême qui est la cause et la source de toute vie sainte …]. Le Ciel est une partie de la Création que Dieu a faite à cette fin : être le lieu de sa glorieuse présence. Ici il demeurera et se manifestera glorieusement pour l’éternité. Et c’est pourquoi le Ciel est un monde d’amour ; car Dieu est la fontaine d’amour, comme le soleil est la fontaine de lumière. Et donc, la glorieuse présence de Dieu au Ciel remplit le ciel d’amour, comme le soleil situé au milieu de l’hémisphère, en une claire journée, remplit le monde de lumière 2. Le Ciel est aussi lieu de beauté : tout y est beau, adorable, les choses comme les êtres : rien n’entrera au Ciel qui ne soit parfaitement saint et pur, dit-il citant Ap.21, 27. Ce qui est particulièrement intéressant chez Edwards, c’est qu’il conçoit dans le monde céleste une graduation dans le bonheur et la sainteté. L’âme, qui n’avait qu’une petite partie d’amour divin en elle dans ce monde, sera transformée au Ciel en amour et comme le soleil, elle ne sera que flamme ardente. La société céleste rayonne de bonheur parce que l’amour l’anime. Edwards explique que c’est à l’intérieur de la Divinité que l’amour a sa source ; Dieu produit l’amour et s’en nourrit et il jaillit de lui en des fleuves innombrables qui coulent vers tous les habitants du ciel car jouissant d’une plénitude absolue, il déborde sur les anges et les saints 3. S’interrogeant sur les raisons qui avaient amené Dieu à créer le monde, il en était venu à penser qu’il avait voulu se communiquer, communiquer sa plénitude et pour cela, il lui avait fallu trouver un autre qui puisse recevoir l’émanation glorieuse et abondante de sa bonté infinie, de sa beauté, de sa sagesse, de sa prudence, de sa vérité. Sans la création comment pourrait-il seulement exercer ses vertus ? Comment recevoir en retour l’émanation de sa propre gloire s’il ne peut la communiquer à un autre? Le créateur est glorifié quand sa gloire est perçue par sa créature. Son éclat resplendit alors sur la créature qui lui renvoie sa lumière 4. Tout est ainsi de Dieu, en Dieu et pour Dieu.

Dans le Ciel de Jonathan Edwards, Dieu seul est « éternellement et infiniment immuable, indépendamment glorieux et heureux ». Sa création est, elle, en perpétuel mouvement car le bonheur n’est jamais un état fixe et définitif, même au Ciel. Edwards voit ainsi les anges et les saints pris dans un mouvement continuel de progression et cela de toute éternité puisqu’il pensait que les anges n’avaient jamais cessé depuis l’origine de croître dans la sainteté et le bonheur. Il démontre également que la valeur infinie et inestimable de la gloire de Dieu étant connue des créatures de toute éternité, cette connaissance grandira indéfiniment.

Plus originale encore est sa théorie de l’espérance : il la conçoit dans ce monde comme le moteur qui fait progresser le chrétien dans la sainteté par son anticipation du bonheur du monde futur, ce qui est en accord parfait avec la conception réformée, mais il va plus loin que les Réformateurs en refusant l’idée que l’âme du juste, une fois séparée du corps, et en attendant la résurrection, n’ait plus rien à espérer du fait qu’elle aurait atteint la perfection :

En vérité, les esprits des hommes justes rendus parfaits, totalement libérés du péché et du malheur, jouiront d’un bonheur parfait et d’un contentement inconcevable ; cependant, une part de ce bonheur consistera dans l'espérance de ce qui adviendra 5.

Edwards refusait l’idée qu’au ciel, la foi n’était plus que formelle, l’idée que l’espérance avait perdu sa raison d’être et que seul l’amour demeurait comme activité éternelle de l’âme. La foi et l’espérance faisaient partie avec l’amour de la vision béatifique d’Edwards, qui croyait à une relation dynamique entre Dieu et ses créatures. La progression éternelle des êtres finis faisait partie du plan que Dieu s’était fixé en créant le monde. Il s’était persuadé - probablement à l’issu du Grand Réveil - que le bonheur parfait dont jouissaient les anges et les âmes des justes n’excluait pas la possibilité d’un accroissement du bonheur et de l’espérance en un mouvement perpétuel jusqu’à la fin du monde et la Résurrection. Ainsi l’espérance chrétienne est pour Edwards une espérance en un avenir non pas seulement supraterrestre mais supra-céleste : l’âme au ciel a encore un avenir, elle est en mouvement, en course vers un but final qui peut être vu comme l’avenir du Christ puisque c’est seulement après la fin du monde que la promesse se réalisera dans toute son étendue.

Liliane CRÉTÉ


(1) Jonathan Edwards, “Sinners in the hand of an Angry God”, in The Works of Jonathan Edwards, vol LI, p.402.
(2) Jonathan Edwards, "Heaven is a world of Love”, in The Works of Jonathan Edwards, vol. VIII, p.368
(3) lbid, p. 371-373.
(4) Jonathan Edwards, “The End for which God Created the World”, vol. VIII, p.459-460
(5) Jonathan Edwards, “Heaven is a progressive state”, Annexe III, vol VIII, p.711
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