Le sacerdoce universel
des croyants ou
nous sommes tous prêtres !

Les grands principes du protestantisme n°5

C’est encore un des grands principes mis en évidence par les Eglises protestantes depuis l’origine de la Réforme. En effet, Luther développe ce principe très tôt en affirmant : " le baptême seul fait le chrétien. Tous nous sommes prêtres, sacrificateurs et rois. Tous nous avons les mêmes droits (…). L’Etat ecclésiastique ne doit être dans la chrétienté qu’une sainte fonction. Aussi longtemps qu’un prêtre est dans sa charge, il paît l’Eglise. Le jour où il est démis de ses fonctions, il n’est plus qu’un paysan. " (Manifeste à la nation allemande, 1520)

L’affirmation du sacerdoce universel des chrétiens pose dès le 16ème siècle les bases de l’égalité fondamentale entre tous les chrétiens à partir du baptême et de la responsabilité commune des croyants. On ne mesure peut-être pas la nouveauté radicale qu’apporte ce principe. C’est certainement la plus grande nouveauté qu’apporte le protestantisme. Désormais, il n’y a plus de classe sacerdotale. IL s’agit d’ailleurs d’un point théologique qui fait encore problème aujourd’hui dans le dialogue entre catholiques et protestants.

Que signifie ce principe du sacerdoce universel ?

Il ne fait pas de doute au 16ème siècle que la condition sacerdotale est une condition particulière. Le prêtre est l’homme de Dieu et il semblait normal de faire la distinction entre les prêtres d’un côté et les simples fidèles de l’autre.

Or, Luther vient affirmer que rien ne justifie pareille séparation. De même que la grâce est accordée à chaque être humain sans distinction, de même chacun a sa place dans l’Eglise dès lors que chacun répond à l’appel que Dieu lui adresse. En conséquence, la Réforme insiste pour dire qu’il n’y a pas de hiérarchie entre la vocation du simple baptisé et celle de la plus haute autorité religieuse. Tous sont à la même distance de Dieu. C’est pourquoi le pasteur n’est pas un " être à part " et c’est pourquoi le premier acte de Luther est de se marier. Ce geste aura valeur de symbole pour l’ensemble du protestantisme et autorisera le mariage à tous les pasteurs. Nous assistons là à une position théologique du protestantisme qui entraînera une mutation sociale sans précédent. En effet, le sacerdoce universel, s’il concerne la façon dont le chrétien s’implique dans l’Eglise, concerne également, et ce, de façon non moins significative, son implication dans le monde.

Gabriel Vahanian fait remarquer que, succession apostolique ou non, l’Eglise est en jeu non seulement dans ce qui fait la particularité d’une vocation pastorale mais aussi dans l’exercice de toute vocation, qu’elle soit d’ordre ecclésial ou social. Pour le dire autrement, désormais avec la Réforme, magistrat et pasteur sont tous les deux vicaires du même Christ. Se trouve alors récusée l’idée d’une société duale avec l’Eglise d’un côté et le monde de l’autre. Se trouve alors écartée l’idée selon laquelle il y aurait une Eglise à part du monde ou, à l’inverse, une Eglise qui s’y dilue. On mesure la révolution apportée par ce principe théologique du sacerdoce universel : le boulanger qui fait du bon pain ne vaut pas moins que le pasteur qui fait le plus beau des sermons. Et ainsi de suite…

La Réforme a souligné que les chrétiens servent Dieu dans le monde. Elle a dénoncé la tentation de se retirer du monde pour vivre " à côté ". Elle a poussé à l’engagement dans des tâches concrètes en particulier en prenant au sérieux la notion de vocation qu’elle a laïcisée. En poussant ce principe jusqu’au bout, elle affirme qu’il n’y a pas de métiers qui soient plus chrétiens que d’autres. Chaque profession témoigne du Règne de Dieu qui s’approche. En étant ouvrier, artisan, banquier ou paysan, chaque profession peut être exercée comme un service des humains à partir du moment où elle est exercée dans la fidélité à l’évangile.

Cette nouvelle perception de la notion de vocation aura pour conséquence directe la professionnalisation de la société dont nous sommes toujours au bénéfice.

Mais si le sacerdoce universel concerne l’implication du chrétien dans la vie de la cité, il concerne aussi son engagement dans l’Eglise. Au regard de Dieu sur son Eglise, il n’y a ni prêtres ni laïcs, il y a des hommes et des femmes prêts à répondre à son appel. Mais Martin Luther ajoute que si personne n’est prêtre (ou si tout le monde l’est – ce qui revient au même), tout le monde n’est pas pasteur en raison de l’appel venu de l’extérieur. Ainsi, souligner l’importance du sacerdoce universel ne conduit pas à minimiser les ministères particuliers. Luther le dit : " Même si nous sommes tous prêtres, nous ne devons pas tous prêcher ou enseigner ou gouverner ; mais on doit en sélectionner un certain nombre parmi la multitude et choisir ceux auxquels on veut confier un tel ministère " (Martin Luther, Œuvres complètes).

Dès lors, toutes les Eglises protestantes à de rares expressions près, continuent à avoir des pasteurs. C’est une question d’ordre et de fonction dans l’Eglise.

Ainsi, la Réforme n’abolit pas les ministères, mais elle réorganise l’Eglise en insistant non pas sur des états différents (entre prêtres et laïcs), mais sur les fonctions différentes que peuvent exercer les membres d’une même Eglise. Ces fonctions sont souvent provisoires, sans cesse à redéfinir et se résument par ce simple mot de " ministère ". De nos jours, le ministère s’entend au sens large et concerne différentes formes de services rendus dans l’Eglise. Dans le Nouveau Testament, celui qui exerce un ministère est d’abord un " diakonos " ce qui signifie en grec un serviteur. Ce mot a donné " diaconie " qui est encore utilisé pour désigner le service d’entraide dans beaucoup de paroisses. En ce sens, le ministère n’est pas seulement pastoral. IL s’exerce dans bien des domaines : entraide, accompagnement, catéchèse, etc.

Chez Jean Calvin, deux ministères seront prédominants : celui de docteur et celui de pasteur. Concernant l’exercice du ministère pastoral, il évoluera sensiblement au cours des siècles, cependant une constante demeure : le pasteur est " serviteur de la Parole ", il a pour mission d’aider les fidèles en expliquant et en commentant les textes bibliques. Grâce à sa formation théologique et universitaire, il est reconnu dans cette fonction par l’Eglise qui reconnaît en même temps, que celui-ci ait reçu une vocation particulière de Dieu à exercer le ministère pastoral. Même si le pasteur administre les sacrements et veille à l’unité de l’Eglise, il n’a pas autorité pour diriger l’Eglise. La direction est toujours collégiale et confiée à un groupe de responsables (les " anciens "), à des conseils, des synodes qui ont pour tâche de " gouverner " tant sur le plan matériel que spirituel. Si la tâche pastorale est bien définie, elle n’est pas pourtant incompatible avec le fait que une grande partie de ce que peut faire un pasteur peut être fait par un laïc. Ainsi, dans les Eglises protestantes et dans des conditions particulières, un laïc peut annoncer la Parole, administrer les sacrements (baptême et Cène). Cette ambivalence de la fonction ministérielle est au centre des débats aujourd’hui sur le ministère.

Christian BARBÉRY


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