LUTHER et l'Ecriture

Les grandes figures du protestantisme et leur rapport à la Bible n°1

Martin Luther

De l'Ecriture, Luther dit un jour qu'elle avait " un nez de cire ". Il voulait dire par là qu'on pouvait tirer le texte pour lui donner la forme que l'on voulait. C'était une critique, assurément, de l'exégèse médiévale à laquelle il s'opposait car elle en déformait le sens. Rejetant toute lecture allégorique ou interprétation trop spiritualiste, lui-même s'efforça de rester près du texte, ce qui impliquait comme règle d'interpréter les versets selon le sens littéral le plus simple. Aussi bien, de l'Ecriture, il écrira qu'elle s'interprétait elle-même :

" Elle est par elle-même tout à fait certaine, facile à comprendre, entièrement accessible, [elle est] son propre interprète, examinant tout et jugeant de tout, discernant et éclairant " (1)

Lire l'Ecriture était pour Luther " pratiquer " ; il concevait la Bible comme un guide théologique ; il estimait que l'Ecriture et l'expérience s'interpellaient réciproque-ment mais que l'expérience seule faisait le théologien.

La traduction que Luther fit de la Bible en langue allemande est marquée par deux traits fonda-mentaux : il traduisit d'après les originaux grecs et hébreux et le fit dans une langue compréhensible pour tous. Cette démarche eut pour conséquence d'élever la langue vernaculaire au rang de " nouvelle langue biblique ", pour reprendre une expression de Philippe de Robert (2). Assurément, le traducteur est toujours un interprète et on le constate à la lecture de la Bible de Luther. D'une part il lit l'Ancien Testament à la lumière du Nouveau - on peut même dire qu'il fait une lecture christologique de l'Ancien Testament, plaçant le Christ en son centre ; d'autre part, sa traduction est marquée par ses conceptions théologiques réformatrices et son sens de la langue allemande. Ainsi, lorsqu'il traduit Rm 3, 28, il écrit que l'homme est justifié par la foi seule, alors que le mot " seule " n'apparaît ni dans le texte grec ni d'ailleurs dans le texte latin. Il s'en explique dans son Epître sur l'art de traduire :

" […] j'ai voulu parler allemand et non pas latin ni grec, puisque j'avais entrepris de parler allemand dans ma traduction. Mais l'usage de notre langue allemande implique que lorsqu'on parle de deux choses dont on affirme l'une en niant l'autre, on emploie le mot solum (seulement) à côté du mot " pas " ou " aucun " … Car ce n'est pas les lettres de la langue latine qu'il faut scruter pour savoir comment on doit parler allemand, comme le font ces ânes ; mais il faut interroger la mère dans sa maison, les enfants dans les rues, l'homme du commun sur le marché, et considérer leur bouche pour savoir comment ils parlent, afin de traduire d'après cela ; alors ils comprennent et remarquent que l'on parle allemand avec eux. " (3)

Sa préface au Nouveau Testament nous éclaire sur la conception qu'il avait des Ecritures et du rapport qu'il voyait entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Il écrit :

" […] De même que l'Ancien Testament est un livre dans lequel sont écrits la Loi et le commandement de Dieu, ainsi que l'histoire de ceux qui les ont observés et de ceux qui ne les ont pas observés, de même le Nouveau Testament est un livre dans lequel sont écrits l'évangile et la promesse de Dieu ainsi que l'histoire de ceux qui y croient et de ceux qui n'y croient pas, de sorte que l'on sache avec certitude qu'il n'y a qu'un seul Evangile, tout comme un seul livre du Nouveau Testament, une seule foi et un seul Dieu qui fait des promesses. " (4)

Et un peu plus loin, il précise que

" Dieu a promis son Evangile et ce Testament de nombreuses fois, dans l'Ancien Testament, par les Prophètes, comme le dit Paul en Romains, 1 : " J'ai été mis à part pour prêcher l'Evangile de Dieu, qu'il a promis auparavant par ses prophètes dans l'Ecriture sainte et qui concerne son Fils qui lui est né de la semence ". "

Luther cite également pour appuyer sa démonstration Gn 22, lorsque Dieu promet à Abraham que par sa semence toutes les générations de la terre seront bénies ; II Samuel 7, quand Dieu promet à David que par sa semence il affermira pour toujours Son royaume : " C'est le royaume du Christ dont parle l'Evangile ". Dans Osée et Michée, il retrouve également la promesse. L'Ecriture a pour lui autorité à cause de son centre qui est Jésus Christ en tant que réalité salutaire.

Dans les livres du Nouveau Testament, Luther avait ses préférences :

" […] L 'Evangile de Jean et les épîtres de saint Paul, particulièrement celle aux Romains, et la Première épître de saint Pierre sont le véritable noyau et la moelle parmi tous les autres livres. Ce sont eux qui devraient à juste titre être les premiers et il faudrait conseiller à chaque chrétien de les lire en premier lieu et le plus souvent. "

Fort justement, il estimait que dans ces livres ne figuraient pas beaucoup d'œuvres ni de miracles de Jésus Christ, mais " on y trouve, exposé magistralement, comment la foi en Christ triomphe du péché, de la mort et de l'enfer ". Aux synoptiques il faut préférer " et de très loin ", dit-il, l'évangile de Jean parce que celui-ci, plus que des œuvres du Christ, parle de sa prédication. L'évangile de Jean est à ses yeux " unique, délicieux, véritable ". (5)

Luther, sa vie durant, ne cessa de lire et d'interroger les Ecritures pour en extraire la moelle. Jusqu'à la fin il prêcha l'Evangile. Parvint-il à se faufiler dans les " blancs " du texte - ces espaces vierges où l'intuition de l'exégèse se mêle, à l'effort d'interprétation ? Dans un billet écrit deux jours avant de mourir, Luther écrivit :

" Personne ne peut comprendre Virgile dans ses Bucoliques et ses Géorgiques s'il n'a pas été pendant cinq ans berger ou agriculteur. Personne ne peut comprendre Cicéron dans ses lettres - à mon avis - s'il n'a pas séjourné pendant quarante ans dans un Etat éminent. Personne ne peut prétendre avoir compris les auteurs de l'Ecriture Sainte, ne serait-ce que partiellement, s'il n'a pas dirigé les communautés avec les prophètes pendant cent ans. C'est pourquoi tout ce qui concerne Jean-Baptiste, le Christ et les apôtres est une merveille extraordinaire. '' Ne porte pas la main sur cette divine Enéide, mais incline-toi et honore les traces de ses pas. '' (Statius). Nous sommes des mendiants. Cela est vrai ". (6)

Progression rhétorique construite sur la temporalité. Ce billet montre que l'interprétation ne signifie pas pour Luther un effort d'une durée limitée, mais une implication permanente et existentielle. Lire la Bible est pérégrination et cheminement qui doit ouvrir à chaque lecture et à chaque étape de la vie de nouvelles possibilités : " Nous sommes des mendiants " dit Luther ; partir pour cent ans dans la recherche fait en effet de tout exégète un mendiant affamé.

Liliane CRÉTÉ


(1) WA 7, 97, cité dans Marc Lienhard, " Martin Luther, Un temps, une vie, un message " Genève, Labor et Fides, 1991, p. 328.
(2) Olivier Millet et Philippe de Robert, " Culture Biblique ", Paris , PUF 2001, p.74.
(3) Luther, " Epître sur l'art de traduire " in : Œuvres, t. VI, Genève, Labor et Fides, 1964, p. 195.
(4) Luther, " Préface au Nouveau Testament ", in : Œuvres, La Pléïade, Paris, Gallimard 1999, p. 1047-48.
(5) Ibid, p. 1050-1052.
(6) Cité dans G. Ebeling, " Luther, Introduction à une réflexion théologique ", Grève, Labor et Fider, 1983, p. 203.
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