LUTHER et la musique

Les grandes figures du Protestantisme n°9

Martin LUTHER

Martin Luther ne fut pas qu’un immense théologien ; il mit le chant au service de la théologie. Les allusions et les discours sur la musique et le chant émaillent ses textes, ses lettres, ses propos de table : " La musique est un splendide don de Dieu, tout proche de la théologie, dit-il un jour. Je ne voudrais pas renoncer, même pour un grand prix, au peu de musique que je sais ". La musique avait pour lui un double aspect : tout son harmonieux venait de Dieu ; tout son discordant était l’œuvre du diable. Aussi bien, si certaines musiques évoquaient pour Luther le cœur céleste (les anges), d’autres étaient-elles qualifiées par lui de " musique infernale " : elles appartenaient au " monde en creux ". Pour les mêmes raisons, des instruments de musique furent l’objet de ses foudres ; Sur la liste maudite, représentative de la musique diabolique, figuraient les instruments à vent et à percussion, ainsi que ceux à cordes frottées. La musique infernale était également suggérée par la répétition monocorde. Quant à l’orgue, que Luther un jour qualifia de " mugisseur sans intelligence ", il sentait le papisme et il l’associait volontiers aux autres " oeuvres papistes " telles que les sonneries de cloche, les vêtements sacerdotaux, les aspersions d’encens ou d’eau bénite, les pélerinages et les jeûnes.

Mais docteur Martin était un pragmatique. En 1523, il avoua qu’il était prêt à faire " résonner toutes les orgues et tinter tout ce qui peut tinter " si cela pouvait amener les gens simples à la connaissance de la parole ; et douze ans plus tard, dans un sermon, il déclarait : " Nous avons des orgues à cause de la jeunesse, comme on donne aux enfants des pommes et des poires ". Il paraît évident que l’orgue demeura pour Luther un instrument de musique " terrestre ", sinon diabolique, une invention humaine sans rapport avec sa conception de la musique d’église. La musique et le chant devaient être pour lui louange divine, frémissement de l’âme, véhicule de la foi, joie et allégresse, instrument pédagogique à côté de la prédication ; il associa pleinement la musique à la louange divine, prenant exemple dans le roi David, modèle des " chantres divins ". La mention dans la Bible du roi musicien était pour Luther une preuve du caractère divin de la musique : elle devait être un instrument pédagogique à mettre au service de la théologie.

C’est pourquoi, en 1523, il décida de composer lui-même des chants pour amener le peuple vers Dieu. A son ami Spalatin, secrétaire de Frédéric le Sage, il écrivit : " j’ai l’intention, à l’exemple des prophètes et des anciens pères de l’Eglise, de créer des psaumes en allemand pour le peuple, c’est-à-dire des cantiques spirituels, afin que la parole de Dieu demeure parmi eux grâce au chant ". Et puisque le chant devait être œuvre pédagogique, il jugea nécessaire d’y " mettre des paroles " aussi simples et aussi usuelles que possible, en même temps que pures et convenables . Il souhaitait en outre que les mots du texte soient, par le sens, aussi proches que possible du psaume original. Il voulait beaucoup de chants allemands que les fidèles pourraient mémoriser et à travers lesquels il diffuserait son message théologique : l’annonce du Royaume. L’accent christologique et la perspective sotériologique imprègnent ses cantiques. Il voulait chanter l’espérance dans les temps de la fin et la faire chanter aux fidèles.

Trois types de chant d’Eglise s’offraient à lui, tous trois distingués par l’apôtre Paul dans l’Epître aux Colossiens : " Que la parole du Christ habite parmi vous dans toutes sa richesse : instruisez vous les uns les autres avec pleine sagesse : chantez à Dieu dans vos cœurs votre reconnaissance par des psaumes, des hymnes et des chants inspirés par l’Esprit " (3,13). Méditant ce texte, le Réformateur écrivit : " Je pense que la différence entre les trois termes psaumes, hymnes et chants est celle-ci : par psaumes, il (l’apôtre) entend en fait les psaumes de David et les autres œuvres du psautier ; par hymnes, il entend les autres chants que l’on trouve ça et là dans l’Ecriture, composés par des prophètes tels Moïse, Déborah, Salomon, Esaïe, Daniel, Habacuq, ainsi que le Magnificat, le Benedictus (chant de Zacharie en Luc 1,68-79) etc … qu’on appelle des cantiques ". En revanche, il entend par " chants spirituels ", les chants parlant de Dieu, extérieurs à l’Ecriture, que l’on peut composer chaque jour.

On attribue à Luther trente-huit cantiques dont vingt-quatre furent composés en 1523-1524. Il composa son premier chant à l’occasion de la mort sur le bûcher, à Bruxelles, le 10 juillet 1523, des premiers martyrs " luthériens " : deux moines augustins. D’autres compositions immédiatement suivirent, dont le fameux Nun freut euch lieben Christen (gmein) dans lequel le Réformateur exprime sa conception du salut. Luther ne mit pas l’accent principal sur la misère du pécheur mais sur l’espérance eschatologique. L’œuvre salvatrice y est décrite comme une rédemption. Le Fils est envoyé pour être " le salut du malheureux pour le libérer de la misère des péchés, pour étrangler la mort amère et le faire vivre avec lui ".

Parallèlement à son travail sur les psaumes, Luther composa des cantiques à partir de chants anciens. Il les adapta pour la langue allemande et, avec l’aide d’un compositeur renomme, Johann Walter, les harmonisa à quatre voix. Cette forme polyphonique eut des conséquences considérables dans l’histoire de la musique d’église. Le Réformateur utilisa également des mélodies que les gens simples connaissaient ou qu’ils pouvaient facilement retenir, puisant largement dans le fond populaire, remplaçant les paroles profanes par des textes religieux. Il voulait faire chanter tous les écoliers : " Il est nécessaire de tenir la musique en honneur dans les écoles, dit-il un jour. Il faut qu’un maître d’école sache chanter, sinon je ne fais pas cas de lui. Il ne faut point non plus ordonner pasteurs des jeunes gens qui ne se soient, à l’école, essayés à la musique et y soient exercés ". Ses préoccupations étaient aussi d’ordre moral : il souhaitait éloigner la jeunesse " des chansons d’amour et des chants sensuels " pour apprendre à leur place " quelque chose de salutaire ".

L’engouement de Martin Luther pour la musique et le chant, son insistance sur l’importance de leur rôle dans la liturgie, sont à l’origine du développement du répertoire de musique des Eglises protestantes qui fut créé au cours des cinq siècles écoulés. Y aurait-il eu seulement Bach sans Luther ? Aujourd’hui encore, les psaumes et les cantiques sont partie intégrante de nos cultes. De nouvelles traductions et adaptations ont été faites, de nouvelles musiques ont vu le jour ; mais nos psaumes ont gardé le pouvoir d’émouvoir, de toucher l’âme et le cœur du fidèle. Le chrétien ne saurait se passer du chant pour élever sa louange vers Dieu puisque l’être humain, ainsi que l’avait compris Luther, dans le chant participe tout entier : un chant spirituel devait être pour lui " jubilation du cœur ".

Liliane CRÉTÉ


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