Luther et le luthéranisme

Les grandes figures du Protestantisme n°17

Martin LUTHER

Martin Luther, né en « l'an de grâce 1483 », est à l'origine de la rupture d'une partie de la chrétienté avec Rome. Il avait été un moine augustin qu'angoissait la peur de la damnation. Pour comprendre cette angoisse, il faut savoir que la Saxe ne fut que tardivement touchée par les Lumières. Chez les Luther, on avait encore un pied dans le Moyen-Âge : on croyait à Dieu et à Satan, aux anges et aux démons, au Ciel et à l'Enfer. Martin avait été élevé dans la peur du péché et de la damnation. Il entra au couvent des Augustins dans l'espoir d'échapper aux souffrances éternelles de l'Enfer par des exercices de piété acharnés, Une pensée l'obsédait : comment plaire à Dieu ? Il se plongea avec passion dans l'étude de la Bible. Ayant obtenu un doctorat en théologie, Martin Luther enseigna alors les Écritures à la jeune université de Wittenberg en Saxe.

Il dit plus tard que c'est en étudiant l'Épître aux Romains qu'il trouva une réponse à ses angoisses. L'étude de son commentaire nous fait emprunter le chemin de sa libération : la justice qu'il redoutait est devenue pour lui la justice passive, celle que Dieu donne gratuitement à ceux qu'il sauve. Justice et grâce sont ainsi liées puisque la justice de Dieu est comprise comme celle que Dieu a acquise pour l'homme en Christ. La liberté du chrétien réside pour lui dans la grâce que Dieu lui accorde. Aucune ouvre n'est nécessaire pour mériter le pardon du péché. Plus encore, toute volonté de s'en approcher en éloigne l'homme. À l'homme sauvé par grâce, Dieu, dit-il encore, donne la foi qui seule permet l'acquiescement intime à l'amour de Dieu. Et le Réformateur saxon avance ce principe qui marque à jamais la tradition protestante : par la foi, le chrétien reçu en grâce est, tout à la fois juste, pécheur et pénitent. L'assise du luthéranisme repose donc sur ces trois affirmations, que Zwingli, Bucer et Calvin reprendront et développeront : Sola Gratia, Sola Fides, Sola Scriptura - la grâce seule, la foi seule, l'Écriture seule.

Comme le pape déclara la guerre à Martin Luther, l'Église éclata et la Réforme explosa en une génération. Une bonne partie de l'Allemagne se porta aux côtés de Luther, et d'abord l'électeur de Saxe, Frédéric le Sage, qui après Dieu fut le meilleur rempart des idées réformatrices. L'« affaire Luther » se répandit hors des frontières. En France, au Pays-Bas, en Angleterre, on s'intéressa d'autant plus à lui et à ses démêlés avec Rome, qu'en 1520, il avait écrit et publié ses grands traités réformateurs : Manifeste à la noblesse allemande ; La Captivité de Babylone ; De la liberté du Chrétien. Tous les lettrés de l'Europe s'en emparèrent, les lirent, les commentèrent, soit pour les louer, soit pour crier à l'anathème.

« L'affaire Luther » prit en Allemagne une valeur exemplaire en s'identifiant avec la résistance de la « nation allemande » au pouvoir romain. Ainsi, lors de la diète de Spire, en 1529, pas moins de six princes, et de quatorze villes, dont Strasbourg et Nuremberg, s'élevèrent contre un décret de Charles Quint qui voulait leur imposer l'obligation d'avoir la même religion que l'empereur :

« Nous protestons devant Dieu, ainsi que devant tous les Hommes, que nous ne consentons ni n'adhérons au décret proposé dans toutes les choses qui sont contraires à Dieu, à sa sainte Parole, à notre bonne conscience, au salut de nos âmes ».

« Nous protestons » : leur manifeste peut être vu comme l'acte de naissance du protestantisme. Charles Quint dut s'incliner et la Réforme continua à se développer. À la phase évangélique, celle de l'éclatement, succéda une période de reconstruction de la structure ecclésiale. Au moment de la paix de religion d'Augsbourg, en 1555, les deux tiers du pays étaient passés à la Réforme. Mais le luthéranisme demeura un phénomène foncièrement germanique, appelant à la coopération de l'État. En Allemagne, l'Église protestante « luthérienne » fut établie par la loi et dans de nombreux États, le prince était à la fois chef temporel et chef spirituel. En Scandinavie, où l'acculturation fut la plus faible, la nouvelle Église fut imposée et par l'État et par l'Épiscopat, si bien que les populations ne furent guère touchées par l'orientation nouvelle du christianisme qui leur était imposée : ils continuèrent à fréquenter leurs paroisses et gardèrent leurs prêtres, passés à la religion nouvelle.

L'impact des écrits de Luther fut si grand en Europe que tous ceux qui voulaient changer l'Église, ou professaient simplement des idées évangéliques, furent longtemps considérés comme « Luthériens ». Ainsi en France, c'est en tant que Luthériens que furent livrés aux flammes maints évangéliques, et c'est en tant que « Luthériens » que furent exécutés par les Espagnols en 1565 les colons français envoyés en Amérique par Calvin. Au-dessus des bûchers où avaient été brûlés les corps des victimes, on pouvait lire : « Je ne fays cecy comme à François mais comme à Luthériens ».

Après un temps d'expansion, le luthéranisme s'essouffla. La position théologique de Luther n'évolua pas au fil des ans : dans les Articles de Smalkalde de 1537-1538, rédigés en vue d'une réconciliation improbable avec Rome, il réaffirma sa position sur la justification par la foi, sur la place subordonnée des ouvres, sur la condamnation de la messe, sur le caractère néfaste de la vie monastique. Mais il n'alla pas assez loin dans ses réformes et en négligea certains aspects. Il laissa en vérité la Réforme à mi-chemin. Sa position sur la Sainte Cène le montre : tout en restant pain et vin sur la table, elle était encore pour lui présence réelle. Calvin s'opposa à cette conception comme il s'opposa aussi à celle du réformateur de Zurich, Ulrich Zwingli, qui considérait la Cène comme une sorte de « mémorial de la Passion ». Les positions de Luther et de Zwingli représentent les deux pôles extrêmes. Calvin, à la suite de Bucer, prit place entre les deux : en recevant le sacrement, le fidèle devenait par la foi, « participant de la propre substance du corps et du sang de Jésus-Christ ». La position de Calvin en matière d'eucharistie fut vite majoritaire.

Jean Calvin laissa un héritage fabuleux: tout le monde protestant dans sa diversité a une dette envers lui. Rappelons que de 1541 à 1564, date de sa mort, il organisa non seulement l'Église de Genève, mais encore toutes les Églises de France, des Pays-Bas, d'Écosse et d'Allemagne du Nord, et si l'Église d'Angleterre refusa ses ordonnances ecclésiastiques, ses 39 articles qui lui servent de confession de foi, n'en sont pas moins fortement marqués par sa pensée théologique. Des Réformés aux Évangéliques, en passant par les Presbytériens, les Anglicans et les Méthodistes, ils sont des millions de par le monde à lui être redevables. Calvin reprit et développa les thèses de Luther, proposa aux chrétiens une « sainte doctrine » mais aussi, en changeant le rapport des hommes au religieux, changea la société. Comme Luther, il se préoccupa de l'homme, de ses péchés, de son salut. Mais il donna à la théologie de la grâce et du salut par la foi une nouvelle dynamique et, à la conscience individuelle que donne l'Écriture, ajouta la conscience de la communauté, et parce qu'il avait une compréhension de la loi de Dieu beaucoup plus positive que le réformateur saxon, il insista bien davantage sur l'exigence éthique. Réinterprétée à la lumière de la vie et de l'enseignement de Jésus et débarrassée de toute ambiguïté, puisqu'on ne lui demandait plus d'être un moyen de salut pour l'homme, il affirma que la Loi n'était pas abolie par le Christ, mais révélée dans toute sa profondeur. Dans toutes les confessions calviniennes, on retrouve ce même souci de sanctification, c'est-à-dire de progrès moral et spirituel.

Au fil des ans, les différences entre luthériens et réformés se sont effacées. Même si le protestantisme libéral a gagné du terrain, l'union a pu se faire entre luthériens et réformés par de nouvelles formulations, en particulier en matière de Sainte Cène, après une séparation de plusieurs siècles. Les Églises réformée et luthérienne s'appellent aujourd'hui : Église protestante unie de France. Tous contents ? Chez les réformés, largement majoritaires, quelques grincements de dents se sont fait entendre.

Ah, ces protestants, toujours à protester !!

Liliane CRÉTÉ


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