Paul TILLICH
1886-1965

Les grandes figures du Protestantisme n°12

Paul TILLICH

Fils d’un pasteur luthérien, Paul Tillich naquit en 1887. Il fit de brillantes études. Il étudia la théologie et la philosophie à Berlin, puis à Halle et à Tübingen et enseigna ces deux matières dans les universités de Berlin et de Marburg, où il rencontra Bultmann et Heidegger. Il fut ensuite professeur de philosophie à Dresde puis à Francfort. En 1933, il fut destitué de sa chaire pour s’être opposé ouvertement à l’idéologie nazie, et comme beaucoup de ses confrères, prit le chemin de l’Amérique. De 1933 à 1955, il enseigna à l’Union Theological Seminary de New York ; ensuite, il fut professeur à la prestigieuse université de Harvard. Au moment de sa retraite, l’université lui décerna la plus haute et rare distinction : le titre d’University Professor. Lorsqu’il s’était présenté à ses lecteurs américains, en 1936, il avait décrit ainsi son cheminement intellectuel :

Lorsque je fus prié de présenter l’évolution de ma pensée en fonction de ma vie, j’ai découvert à quel point le concept de “ frontière ” était un symbole de toute mon évolution personnelle et spirituelle. Mon destin m’a offert, presque en tout domaine, le choix entre deux possibilités. Mais comme je ne me sentais “ chez moi ” en aucune des deux, je n’ai jamais pu me décider pour l’une contre l’autre.(1)

Tillich est en effet en constant dialogue avec lui-même, c’est-à-dire en dialogue avec lui-même en tant que théologien chrétien et lui-même en tant qu’humaniste non théologien. Comme théologien il se veut “ biblique ”, car, dit-il, “ la Bible est le document original la réponse qu’il doit donner ” ; et il dira encore, “ Il me semble que la théologie systématique et la théologie biblique doivent se compléter l’une l’autre ”(2).

Traduits de l’anglais, Le Courage d’Etre, et Dynamique de la Foi, deux petits ouvrages brillants, sont sans doute les livres de Tillich les plus connus, mais sa Théologie Systématique, d’une lecture évidemment plus difficile, est à juste titre considérée comme son œuvre majeure. Dans sa théologie, Tillich cherche à éviter deux écueils : le “ supranaturalisme ”, qui a pour principe la totale altérité entre Dieu et le monde ; le “ naturalisme ”, qui affirme au contraire leur identité. Le premier parce qu’il sépare Dieu et le monde et le second parce qu‘en identifiant Dieu avec le monde, il nie le Dieu créateur. Ce qu’il veut, c’est une théologie qui rende compte à la fois de la présence et de l’altérité de Dieu. Comme dit joliment André Gounelle pour décrire la position de Paul Tillich sur les rapports de Dieu et de sa création : “ On pourrait comparer le monde, ou chacun des êtres du monde, chaque créature, à un arbre dont Dieu serait le terroir ”(3).

La Théologie systématique de Paul Tillich(4), est en trois volumes : le premier comprend : “ Raison et Révélation ”, et “ l’Etre et Dieu ” ; le deuxième : “ L’existence et le Christ ” ; le troisième “ La Vie et l’Esprit ” et “ L’histoire et le Royaume de Dieu ”. Le volume II est divisé en deux parties : 1) “ L’existence et la quête du Christ ” ; 2) “ La réalité du Christ ”. La première partie nous entraîne sur les chemins tortueux de la condition humaine à travers les thèmes de la chute, du péché, du mal, de la quête du salut et de l’attente du Christ. Au symbole chrétien de la chute, il oppose l’idéalisme et le naturalisme qui, l’un et l’autre, encore que d’un point de vue différent et même adverse, dit-il, nient la chute au sens de passage de l’essence à l’existence. Tillich se demande toutefois s’il ne serait pas possible de mettre en relation les concepts théologiques avec les idées philosophiques, partant du principe que le philosophe ne peut pas plus éviter les décisions existentielles que le théologien les concepts ontologiques. Il justifie ainsi son étude comparée du symbole de la chute et de la pensée occidentale, et le rapprochement de l’existentialisme et de la théologie.

Tillich présente dans son ouvrage les conséquences tragiques du passage de l’essence à l’existence, s’employant à démontrer comment et pourquoi l’état d’existence est l’état d’aliénation et quelle est la relation du concept d’aliénation avec le concept traditionnel chrétien de péché, soulignant que si “ aliénation ” est un terme philosophique créé par Hegel, l’idée d’aliénation est présente dans la plupart des descriptions que donne la Bible de la condition humaine. Dans cette première étape, il fait une grande place à la conception paulinienne du péché, ce qui l’amène à faire la distinction entre le “ péché ”, tel que le concevait Paul, et les “ péchés ”, simples transgressions de la loi morale, qui ne sont autres que des manifestations du “ péché ” et c’est dans le perspective de l’aliénation que Tillich va étudier les trois caractéristiques du péché que sont l’incroyance (ou plutôt la non-foi), l’hubris ou péché spirituel d’orgueil et la concupiscence.

L’aliénation comme incroyance : Tillich rappelle ce qu’est l’incroyance pour le christianisme protestant : “ l’acte ou l’état dans lequel l’homme se détourne de Dieu avec la totalité de son être ”. On voit clairement qu’il s’agit de “ non foi ” et c’est là pour Tillich le premier signe d’aliénation. Il analyse d’ailleurs le caractère de la “ non foi ” en relation avec le “ non-amour ”, la réunion avec Dieu de celui qui est aliéné étant alors comprise comme une réconciliation. Cette étape est marquée par la pensée d’Augustin.

Troisième étape : l’aliénation comme “ hubris ”, traite de ce fameux péché spirituel d’orgueil dont le symptôme principal, dit Tillich, est que l’homme “ refuse de voir sa finitude ”. Ce point sera développé par la suite pour montrer comment l’auteur conçoit les différentes formes d’hubris et ce qu’il entend par finitude. Toujours soucieux de chercher en d’autres cultures ce qui unit et non ce qui divise, Tillich commence à prendre des exemples dans la tragédie grecque pour décrire la présomption de l’homme à franchir la frontière qui le sépare de la sphère du divin et montrer la confrontation entre le mortel et les immortels –ou entre l’être fini et Dieu. C’est ensuite aux textes de l’Ancien Testament et plus particulièrement à l’épisode de la tentation d’Eve, qu’il se réfère. Par ce choix d’exemples, il est clair qu’il veut montrer le caractère universellement humain de l’aliénation comme hubris.

Quatrième étape : l’aliénation comme concupiscence. En plaçant la concupiscence derrière l’incroyance et l’hubris, Tillich suit les pas d’Augustin et de Luther. Il souligne à ce propos que tous deux, à tort, eurent tendance à identifier la concupiscence avec le désir sexuel. A cette occasion, qu’il juge compréhensible chez Augustin, très marqué par le néoplatonisme et à celle “ illogique et difficile à comprendre ” du Réformateur, Tillich oppose les conceptions qu’offrent la philosophie, la littérature et la psychologie existentialistes. Une fois encore, Tillich franchit la frontière des cultures et des disciplines. Il explique que la concupiscence découle de l’hubris et de la “ non foi ” parce que l’homme, aliéné de Dieu et centré sur lui-même va chercher à combler le vide en désirant l’abondance. “ Tout individu, écrit-il, parce qu’il est séparé de tout, désire la réunion avec tout ”. C’est-à-dire le désir illimité de posséder, d’acquérir, de jouir, d’accumuler, “ de tirer à soi la totalité de la réalité ” dans tous les domaines – matériel, culturel, politique, spirituel et sexuel.

Ceci n’est qu’un tout petit horizon. Mais il nous permet, je crois, de voir à quels problèmes Tillich s’est confronté pour cerner la question du péché, sur quelles sources il s’est fondé pour chercher des réponses à ses interrogations ou appuyer sa démonstration, et il se veut invitation à le lire ou le relire.

Liliane CRÉTÉ


(1) Cité par Pierre Barthel, dans Paul Tillich, Aux frontières de la religion et de la science, Paris, Le Centurion, Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1970, liminaire, p.7
(2) “ Projet de préface à la Théologie Systématique ”, publié dans A Gounelle, ed. Dieu au dessus de Dieu, Paris, Les Bergers et les mages, 1997, p.44
(3) André Gounelle, “ Préface ”, in ibid., p.9, 11
(4) Paul Tillich, L’existence et le Christ, Théologie systématique, troisième partie, trad. Fernand Chapey, Paris, l’Age d’Homme, 1980
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