Rudolf BULTMANN
1884-1976

Les grandes figures du Protestantisme n°3

Rudolf Bultmann

Professeur de Nouveau Testament à Breslau. puis à Giessen et enfin à Marburg, Rudolf Bultmann est surtout connu en France pour son Manifeste de la démythologisation, publié pour la première fois en 1941 et qui connut quatre versions. Ce que l'on sait moins, c'est qu'il est sans doute le plus grand exégète du Nouveau Testament du XXème siècle. C'est pourquoi le philosophe et théologien italien Rosino Gibellini écrit, à propos de ce Manifeste que c'est " un texte- programme où se rencontrent le Bultmann bibliste qui s'interroge sur ce que dit véritablement le Nouveau Testament, et le Bultmann théologien, qui s'interroge sur ce que le Nouveau Testament a à dire à l'homme aujourd'hui ". Cette entreprise de " démythologisation ", que certains qualifièrent de " démolition ", surtout dans les milieux catholiques, l'amena à faire la critique de l'image du monde telle qu'elle est présentée dans la Bible et, en même temps, à clarifier la véritable intention du mythe, et donc, la véritable intention des Ecritures. Assurément, le mythe est le langage religieux, terrestre, mondain employé pour parler de Dieu et de la transcendance de Dieu mais comment autrement dire Dieu en langage humain ?

Il n'est pas surprenant que Bultmann se consacra plus particulièrement à l'évangile selon Jean puisque l'évangéliste, déjà, " démythologisa " en utilisant par exemple le mot " signe " pour parler des miracles de Jésus. Ce que voulait l'évangéliste, c'était en effet amener le croyant à voir au-delà du sens apparent du miracle. Le commentaire du quatrième évangile que fit Bultmann est incontournable, aujourd'hui encore, pour les exégètes. Non moins remarquable est sa Theology of the New Testament, qui fait une large part à Jean et à Paul. L'étude des Ecritures permet à Bultmann de démontrer que les caractéristiques des sources chrétiennes ne sont pas des comptes-rendus journalistiques, ni des documents historiques mais des témoignages de foi situés dans le contexte vivant des communautés chrétiennes primitives. C'est pourquoi toute tentative pour rédiger une " vie de Jésus " est pour lui irréalisable. En revanche, il démontra qu'il était possible de reconstituer les lignes essentielles de la prédication de Jésus à travers les récits du Nouveau Testament. L'exégète sépara nettement la parole de Jésus de la prédication de l'Eglise : la parole de Jésus, dit-il, est promesse de salut alors que le kérygme (1) du Christ annonce l'accomplissement de l'événement du salut. Dans la Theology of the New Testament, il écrit ; " La foi chrétienne n'a existé qu'à partir du moment où il y a eu kérygme chrétien, c'est-à-dire qui annonce Jésus-Christ - et plus particulièrement Jésus-Christ crucifié et ressuscité -comme l'intervention salvifique eschatologique de Dieu ".

Il paraît évident que c'est une analyse " existentiale " du Nouveau Testament qui le conduisit à établir cette césure entre le Jésus de l'histoire et le Jésus de la foi. Seule la parole de Dieu écoutée dans la foi permet de rencontrer le Christ. La lecture " existentiale " des Ecritures est une lecture croyante qui s'efforce de retrouver un Dieu qui interpelle l'homme, qui oblige celui-ci à se demander : que veut me dire Dieu ? Elle n'est donc pas une lecture scientifique ni spéculative ; elle est appel adressé à la conscience de l'homme. Notons que pour Bultmann, l'Ancien Testament n'est parole de Dieu que dans la mesure où il sert à rendre compréhensible le Christ, parole et révélation de Dieu. Quelques textes de Rudolph Bultmann ont été traduits, réunis et publiés en deux volumes sous le titre : Foi et Compréhension. On y retrouve les thèmes principaux de sa réflexion théologique. Une lecture peut-être pas très facile, mais enrichissante et stimulante.

" Et la parole s'est faite chair " (Jean 1,14)

Dans " L'étrange de la foi chrétienne " - l'un des textes publiés dans le second volume de Foi Et Compréhension - Rudolph Bultmann s'interroge sur la signification de ces mots.

" Qu'est-ce que cela signifie, écrit-il. Cela signifie que le christianisme parle d'un événement historique qui est en même temps l'événement eschatologique, c'est-à-dire l'événement qui annonce la fin du monde et de son histoire. Dans le Nouveau Testament, la chose est déjà manifeste du fait que la personne de Jésus de Nazareth est considérée comme la personne du "Messie", du "Sauveur" (peu importent les titres dont on le qualifiait), c'est-à-dire comme le porteur de l'époque finale du salut qui fait suite à l'ancien temps du monde rempli de malheur ".

Soulignant l'attente eschatologique des premières communautés chrétiennes, qui se représentaient la fin du monde comme un drame cosmique, Bultmann montre comment Paul (et plus encore Jean) a su dépasser cette attente mythologique en donnant à la fin du monde un autre sens que le sens cosmologique :

" L'existence croyante est l'existence eschatologique : le croyant, tout en vivant encore en ce monde d'aujourd'hui et d'ici-bas, écrit-il, n'en appartient pas moins au monde transcendant à venir ".

L'apparition même de Jésus est l'événement eschatologique. Et là est le paradoxe, dit Bultmann : " Un événement historique - la venue et le départ de Jésus, sa croix - est l'événement eschatologique ! " Mais pas sa résurrection " Non ! Seule la foi des premiers disciples en sa résurection peut être qualifiée d'événement historique " (2)

Liliane CRÉTÉ


(1) Proclamation de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ
(2) Rudolph Bultmann, " Histoire et eschatologie dans le Nouveau Testament ", in Foi et Compréhension, trad. André Malet. Paris, Seuil, 1969, p. 112-128.
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