Sola Gratia - La Grâce seule

Les grands principes du protestantisme n°3

Tandis qu’aux portes de la Saxe, le dominicain Tetzel promettait la rémission des péchés et la rémission plénière pour les âmes du purgatoire à ceux qui verseraient des offrandes dans la caisse des indulgences, à Wittenberg, le moine augustin et professeur de théologie Martin Luther, ému devant cette perversion du christianisme, affichait sur la porte de l’église le 31 octobre 1517 un long document en latin : 95 thèses qu’il se proposait de défendre dans un débat public contre quiconque se présenterait pour les réfuter. Que disent ces thèses ? Entre autres que les indulgences ne servent à rien mais bien au contraire indignent le Seigneur, que seule la croix de Christ sauve et qu’il faut exhorter les chrétiens à « s’appliquer à suivre Christ leur chef à travers les peines, la mort et les enfers » (thèse 94) et à espérer entrer au ciel par « beaucoup de tribulations » plutôt que de se reposer sur la sécurité d’une fausse paix (thèse 96). Sola gratia, seule la grâce sauve. Cette affirmation est le fondement de la Réforme et de la pensée protestante.

Jeune homme tourmenté par la crainte de l’au-delà, Martin Luther était entré au couvent pour y chercher la paix intérieure, mais il y découvrit que la multiplication des œuvres pies n’apaisait en rien l’angoisse du jugement dernier. Une question le hantait : comment trouver grâce auprès du Dieu justicier, comment l’homme pécheur pouvait-il se tenir debout devant Dieu ? Après un long et douloureux cheminement, il comprit que Dieu donnait sa grâce gratuitement, par amour pour sa création. Il rejeta par conséquent les œuvres et même tout travail sur soi-même, toute préparation spirituelle au don de la grâce. Justifiés par la seule miséricorde divine, les croyants n’avaient plus à faire leur salut mais à vivre joyeusement pour Dieu et pour leurs prochains. Il raconta plus tard que c’était l’étude de l’épître aux Romains qui l’avait amené à concevoir le salut comme œuvre de la grâce de Dieu. Saint-Augustin l’avait déjà dit. Mais une différence apparaît entre ce père de l’Eglise et le réformateur saxon : pour Augustin, la grâce, don de Dieu, était une réalité infuse à l’homme qui apportait à celui-ci une qualité et une force nouvelles ; pour Luther, la grâce était, je cite Marc Lienhard, « une attitude de Dieu et non une qualité objectivable, susceptible d’être détachée de Dieu » (1)

Le commentaire de l’Epître aux Romains nous fait pénétrer dans la pensée de Luther : il nous montre le chemin de sa libération, d’une libération qu’il entend faire partager : la justice qu’il redoutait est devenue la justice passive, celle que Dieu donne gratuitement à ceux qu’il sauve. Justice et grâce sont ainsi liées puisque la justice de Dieu est comprise comme celle que Dieu a acquise pour l’homme en Christ.
Tant Zwingli et Bucer que Farel et Calvin le suivirent dans cette voie. Calvin avait un sens aigu de la divinité de Dieu, de sa transcendance et de son altérité qui ne pouvait que l’amener à refuser à l’homme une responsabilité dans son salut car cela contredirait à l’absolu de la passion du Christ. Dans l’Institution de la religion chrétienne, il développa le thème qu’il associa à l’élection. Au chapitre XXII du livre III, nous lisons :

Partout où règne ce bon plaisir de Dieu, nulles œuvres ne viennent en considération. Il est vrai qu’il ne poursuit pas cela en ce passage, mais il faut entendre la comparaison telle qu‘il l’explique ailleurs. Il nous a appelés, dit-il, en sa vocation sainte : non pas selon nos œuvres, mais selon son plaisir et sa grâce, qui nous a été donnée en Christ de toute éternité (II Tim. 1,9).

Nous ne pouvons donc nous attribuer un quelconque mérite du don de la grâce : Dieu nous a justifiés par le pardon de nos péchés en Jésus-Christ c’est-à-dire par sa mort sur la croix. La théologie du sola gratia mit ainsi un terme aux œuvres faites dans le but de s’ouvrir le chemin du ciel, ainsi qu’aux médiations de l’Eglise – indulgences, pélerinages, culte des saints, culte marial, prières pour les morts. Le protestantisme d’aujourd’hui maintient le salut par la grâce seule, mais offert à tous, dignes et indignes, croyants et incroyants. Reste à saisir cette grâce offerte, cadeau admirable de Dieu.

Liliane CRÉTÉ


(1) Marc Lienhard, Martin Luther. Un temps, une vie un message, Genève, Labor et Fides, 1991, p. 40


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